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Bélarus : Qui sème le vent récolte la tempête

Semaine thématique sur le Bélarus 5/5

, par Ales Lukashevich, traduit par Jonathan Leveugle

La presse occidentale considère souvent le Bélarus comme l’un des pays les plus en retard de la région et le qualifie de « dernière dictature en Europe ». Cependant, dans les journaux russes et ukrainiens vous constaterez que le Bélarus est décrit comme un État disposant d’une certaine justice sociale et peut même être décrit comme « le miracle économique » slave. Essayons de comprendre où se trouve la vérité.

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Après l’écroulement de l’Union soviétique les perspectives économiques du Bélarus ont semblé très prometteuses à beaucoup d’analystes russes et occidentaux. En établissant un parallèle entre l’URSS et la Yougoslavie, on pourrait comparer le Bélarus à la Slovénie - le pays le plus occidental de l’ancien empire peut se vanter de bonnes infrastructures, d’un emplacement géographique favorable et d’une industrie relativement développée. Minsk avait les mêmes atouts de départ pour libéraliser et renforcer son marché intérieur comme la Lituanie voisine, la Pologne ou l’Estonie.

Les rêves des patriotes bélarusses de construire une économie ouverte et moderne, ne se sont cependant pas réalisés. Aucune transformation grandeur nature, « de traitement par électrochoc », de démantèlement de l’héritage soviétique ou même de privatisations n’ont jamais été conduits. Tous ces processus se sont arrêtés en 1994, quand sur une vague de populisme, Alexandre Lukashenka est devenu président. Même s’il a été élu à l’occasion d’élections libres et démocratiques ; ce politicien de style soviétique a usurpé le pouvoir en utilisant les vieilles méthodes communistes et s’est empressé de retourner à une économie administrée sous le contrôle du gouvernement et du Parlement, ainsi que des services secrets, toujours appelés KGB. Une telle approche a gelé le développement du pays, tout en garantissant au peuple de réduire le crime et l’inégalité sociale et en créant de nombreux emplois. Le Bélarus a construit une économie dirigée.

Très vite Alexandre Lukashenka est arrivé à la conclusion que la réalisation « de l’utopie néo-communiste » ne pouvait être payée sans l’argent de l’élite russe, nostalgique de l’ancienne grandeur impériale de l’URSS. C’est pourquoi dès 1996 il signe avec Moscou la création du Commonwealth de la Russie et du Bélarus. Le Kremlin avait alors promis d’aider l’économie de son nouvel allié stratégique de quelque manière que ce soit. Les capitaux russes affluèrent au Bélarus, et en 1997 l’économie bélarusse augmenta de 11.4 %. Grâce à la Fédération de Russie elle a augmenté en moyenne de 8 % par an pendant 12 ans. En comparaison avec les problèmes et les troubles qui ont suivi les réformes du marché en Europe centrale de l’Est, de tels chiffres ont semblé très convaincants.

Les prix préférentiels dans l’accès aux énergies russes et l’accès libre au grand marché russe ont été les deux principales sources de croissance. Les entreprises bélarusses échangeaient, avec leur voisin oriental, des produits alimentaires et des biens industriels de qualité douteuse. Les exportations se limitaient aux ressources minérales. Le Bélarus revendait des produits à base de pétrole fabriqués à Mozyr et Navapolack et négociait des engrais de potassium de Salihorsk. D’une manière générale, le nombre d’usines ayant participé au développement économique se comptent sur les doigts d’une main. La grande majorité des usines biélorusses était non rentable et ont « contribué négativement » au PIB. Mais les autorités n’ont pas liquidé de telles usines. Ils ont craint la trop forte augmentation du chômage et les tensions sociales. Les entreprises déficitaires n’ont pas été modernisées, parce qu’Alexandre Lukashenka, qui est né et a grandi en Union soviétique, n’a pas vraiment éprouvé « les théories du marché ». Donc l’idée de développement a été remplacée par l’idée de stabilité sociale et le maintien du statu quo.

L’agriculture biélorusse était dans l’ensemble non rentable et a exigé de nombreuses subventions du gouvernement qui les a réalisées grâce aux banques d’État. Les usines publiques et les fermes communes avaient obtenu des crédits nécessaires, qui n’ont jamais été restitués. En conséquence, les banques ont dû amortir sur une base régulière les prêts non-performants. Pour ne pas faire faillite, le secteur bancaire a du continuellement être recapitaliser par l’état. Étant donné que l’aide au crédit était de préférence destinée aux entités non rentables, la gestion des entreprises nationales n’était clairement pas motivée par la réalisation de profits. Cela semble ridicule, mais ce phénomène a malheureusement toujours lieu au Bélarus et il n’y a aucun signe annonçant un quelconque changement. À cause de l’allocation insensée de fonds, les banques d’État n’avaient aucun crédit pour financer les affaires du secteur privé. Des sociétés commerciales bélarusses ont non seulement dû surmonter l’énorme fardeau fiscal, des coûts de transaction importants et la corruption, mais en réalité, elles ont fait des progrès sans obtenir les ressources de crédit espérées. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le secteur privé représente aujourd’hui 10-15 % du PIB.

Les médias au Bélarus aiment écrire que l’économie du pays est dirigée vers l’exportation. Mais la croissance économique est continuellement accompagnée d’un déficit du compte courant et les importations excédent toujours les exportations. Comme vous pouvez remarquer sur le tableau ci-dessous, en 2010 le déficit du compte courant a dépassé les 15 % du PIB.

Selon les experts bélarusses, depuis 1996 Minsk avait annuellement reçu en moyenne 5 milliards de dollars du Kremlin. C’était environ 50 % du budget bélarusse et environ 10 % de son PIB. La croissance économique au Bélarus a été largement financée par les subventions et les emprunts étrangers.

La crise économique, le début de la fin ?

En 2008, les marchés internationaux ont été frappés par la crise financière entrainant une baisse de la demande mondiale qui a mené l’économie russe, dépendante de l’exportation de matières premières, dans la récession. En recherchant des moyens de réduire le déficit budgétaire russe, Poutine a pointé du doigt les subventions données au Bélarus. Le Kremlin a décidé de mettre fin aux futiles aspirations d’intégration. On a demandé à Minsk, qui n’a jamais eu l’intention d’intégrer la Russie, de rembourser les subventions russes en vendant ses entreprises publiques à bas prix.

Cependant, Alexandre Lukashenka n’a pas voulu partager ses industries d’une telle façon avec Poutine et ses oligarques. En réponse, Moscou a augmenté les prix du gaz et du pétrole en direction du Bélarus et a réduit le volume des subventions. C’est à partir de ce moment que l’écroulement « du miracle économique », qui pendant longtemps avait été glorifié par la propagande de Lukashenka, a commencé.

Les élections truquées de 2010

A cette situation difficile, s’ajoute les élections présidentielles de 2010. Comme en 2001 et 2006, Alexandre Lukashenka allait « les gagner » grâce à des fraudes massives. Mais la perte de légitimité intérieure l’a poussée à créer une illusion de prospérité nationale. Il a annoncé le doublement du salaire moyen pour atteindre 500$ par mois. Étant donné que l’économie bélarusse ne pouvait se vanter d’une croissance annuelle de 100 %, Lukashenka a décidé de financer ses promesses en faisant fonctionner la planche à billet. Cependant les électeurs ont bien compris la fraude et se sont précipités pour changer leurs roubles biélorusses en devises étrangère.

Le dictateur avait truqué les élections, poussant des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. Comme lors des précédentes élections les autorités ne se sont pas assises à la table des négociations, mais ont impitoyablement étranglé la révolte, mettant des centaines d’activistes en prison. Le jour suivant les élections, les huit candidats indépendants à la présidence ont été emprisonnés. Commença alors une guerre civile froide. Le Bélarus est dans un grand isolement politique et diplomatique. De nombreux hommes d’affaires étrangers et bélarusses se sont précipités pour retirer leurs actifs du pays.

L’économie a continué à décliner. En 2011, l’inflation a presque atteint les 120 %, tandis que le rouble biélorusse s’est déprécié de 189 %. Le Bélarus est devenu pauvre au regard des normes des pays du Tiers-Monde. Alexandre Lukashenka a essayé d’éteindre le feu de la crise mais l’interventionnisme a encore plus aggravé la situation. Les autorités ont dû convenir de la libéralisation partielle des prix, du taux de change flottant du rouble bélarusse et du démantèlement « de l’État-providence rouge ». La croissance de la dette publique, qui à la fin de 2012 atteindra 100 % du PIB, est devenue un triste symbole du fiasco de l’économie administrée.

Alexandre Lukashenka a placé de grands espoirs pour sauver sa réputation politique dans la vente des entreprises publiques inefficientes. Mais le plan de privatisations de 2010-2011 a aussi misérablement échoué. La vieille industrie soviétique d’un état policier a peu d’intérêt pour les investisseurs. Tout d’abord, en prévision d’une deuxième crise financière et devant les problèmes de liquidité, les multinationales ne veulent pas investir dans cette région instable. Ensuite, les risques politiques, les coûts de transaction, la législation prohibitive, les lourds impôts et l’imprévisibilité du régime font que les étrangers ne veulent pas risquer de mener des affaires au Bélarus. Enfin, les oligarques russes ne veulent pas acheter les entreprises publiques bélarusses à leur juste valeur. Ils sont en effet persuadés qu’aucun investisseur étranger ne se risquera à mener des affaires au Bélarus. Les hommes d’affaires de Moscou se demandent : « pourquoi payer plus, si vous pouvez payer moins ? » En effet, pourquoi.

Pour évaluer les réels résultats du règne de 17 ans d’Alexandre Lukashenka, il est préférable de se référer aux statistiques. Étant donné que n’importe quels succès et échecs sont mieux compris grâce à une comparaison, je propose de regarder quelques indices clés en comparant deux anciens pays soviétiques - la Russie et l’Estonie.

En 2011, beaucoup de citoyens ont eu le sentiment que pendant toutes ces années leur nation avait gaspillé de grandes chances. Depuis 1994, aucune nouvelle grande usine n’a été créée, aucune réforme du marché n’a été achevée et aucun nouveau marché stratégique n’a été pénétré. En ayant le pouvoir absolu, Alexandre Lukashenka n’a rien fait pour préparer le pays aux défis de la concurrence mondiale. Les autorités n’ont pas encouragé l’initiative entrepreneuriale et n’ont pas développé le marché intérieur. Ils n’ont pas poussé à la formation d’une main d’œuvre instruite et n’ont pas modernisé l’économie.

L’éducation et la science se sont dégradées ; les services de santé sont dans un mauvais état ; le modèle social, qui a été construit grâce aux subventions russes, s’est effondré. En 2011, selon les statistiques, les salaires des Bélarusses sont les plus faibles de la région - inférieurs à ceux des Moldaves et des Ukrainiens. Et après le départ de tous les ambassadeurs de l’Union européenne en février 2012, la réputation internationale du pays n’a rien à envier à celle de la Corée du Nord.

Les Bélarusses devraient-ils avoir si peur « d’un traitement par électrochoc » ? La réponse est NON. Les effets négatifs de profondes réformes économiques sont provisoires, tandis que la pauvreté et l’humiliation peuvent être éternelles. Le statu quo actuel n’est pas un état naturel. La stabilité dans la chimie, la physique, la politique et l’économie n’a jamais été trouvée.

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Vos commentaires

  • Le 24 mars 2012 à 11:28, par Castorp En réponse à : Bélarus : Qui sème le vent récolte la tempête

    Malheureusement on assiste à un phénomène un peu similaire en Ukraine depuis 2 ans avec l’arrivée au pouvoir de Yanukovich et la mafia du Donbass. Même recul des récents acquis démocratiques, même utilisation des ministères de force et notamment du SBU et de la justice pour « neutraliser » toute opposition, le meilleur moyen étant de les envoyer en prison après des procès à la mode stalinienne. Même appauvrissement de la population et des classes moyennes au profit d’une accaparait on des richesses du pays par la « famille ». Même contexte instable qui a pour résultat de faire fuir tous les investisseurs étrangers, sauf à risquer de se voir déposséder de ses actifs suite à des raids menés avec la complicité de tribunaux corrompus. Et même isolement politique et diplomatique en cours.

    La seule différence et marque d’espoir est le caractère beaucoup moins indocile des Ukrainiens

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