Auteurs
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Michel Pierpaoli

Membre des « Jeunes Européens Nancy », Michel est Responsable du projet « Rêve d’Europe »
Pour la Serbie (encore « Serbie-Monténégro » lorsque nous y avons séjourné) nous avons souffert du même handicap que lors de notre séjour en Slovénie.
Nous n’y sommes restés que 10 jours et, à l’exception d’une petite excursion de deux jours en Voïvodine (notamment dans les villes de Novi Sad et Sremski Karlovci…) notre expérience se limite à Belgrade.
De plus, nous n’avons réussi à organiser aucune intervention, ce qui nous a permis tout de même de souffler après l’intensité de notre expérience en Bosnie-Herzégovine.
Nous avons donc logé 10 jours dans l’appartement de trois jeunes étudiants, pourtant déjà eux-mêmes à l’étroit, mais qui ont su nous accueillir avec une hospitalité irréprochable. Nous apprendrons beaucoup au cours de nombreuses discussions, notamment avec Igor, lui-même membre des « Mladi evropski federalisti » (Jeunes Européens Fédéralistes) de Serbie [1].
Ce dernier prendra beaucoup de plaisir à nous éclairer sur la question du Monténégro (qui allait bientôt se prononcer par référendum sur son indépendance…), sur le Kosovo (qui, plus que son indépendance, veut avant tout se détacher de la Serbie) et - enfin - sur l’histoire tourmentée de son pays natal.
Serbie, Monténégro, Kosovo…

- Au confluent de la Save et du Danube
Au sujet du Kosovo, d’après Igor, « aucun politicien serbe ne peut ouvertement se prononcer pour l’indépendance de cette province encore sous administration de l’ONU, car cette dernière reste, historiquement, le « berceau » de l’état serbe ».
Mais, poursuit-il, « il ne fait aucun doute que la Serbie ne pourra sérieusement s’occuper de ses propres problèmes qu’une fois débarrassée de la question Monténégrine et surtout kosovar ». Et de conclure que, « tout le monde en est bien conscient ! »
Or si l’on regarde une carte géographique des Balkans, la Serbie sans le Monténégro et le Kosovo redevient un petit pays d’à peine 8 millions d’habitants, qui n’a plus rien à voir avec l’ex-Yougoslavie, fédération de 20 millions d’habitants dont les Serbes était la nationalité la plus nombreuse. Encore un pays européen victime du syndrome du « déclassement ».
Néanmoins la Serbie semble être la cause même de son « déclassement » tant les événements des guerres balkaniques des années 1990 (et, en premier lieu, l’un de leur principal commanditaire : Slobodan Milošević), semblent lui donner tous les torts.
Un pays en voie de ’’normalisation démocratique’’
Le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie a condamné bon nombre de dirigeants serbes pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide (comme Slobodan Milošević [2] ou Vojislav Šešelj [3]) ou dont certains courent toujours (comme Ratko Mladić [4] et Radovan Karadžić [5]).

- Belgrade, boulevard Knez Mihailov
Aujourd’hui, même si la Serbie n’est plus une menace pour ses voisins, sa normalisation démocratique est loin d’être aisée, tant semble continuer à la hanter ses démons nationalistes. Les événements populaires du 5 octobre 2000, qui avaient abouti à l’éviction de Milošević et à l’élection de Vojislav Koštunica, avaient nourri beaucoup d’espoirs.
Mais l’assassinat du Premier ministre réformiste Zoran Dindić, le 12 mars 2003, mit un coup d’arrêt aux réformes progressistes. Depuis, rien ne semble pouvoir remettre la Serbie dans la droite ligne d’une normalisation démocratique et d’une future insertion au sein de l’Union européenne.
Au point que cette dernière a récemment arrêté ses discussions avec l’Etat serbe autour du fameux « Accord d’Association et de Stabilisation » (ASA), préalable aux négociations d’adhésion à l’UE.
Ces discours par lesquels le malheur arrive
J’avais soigneusement évité de répondre à la question des causes du déclenchement du conflit au sujet de la Bosnie-Herzégovine. Mais, après ce cours séjour en Serbie, à avoir croisé dans les rues de Belgrade ou de Novi Sad des êtres humains apparemment comme tout le monde, j’aimerai tout de même me pencher sur le problème.

- Belgrade, centre ville
Je laisse aux spécialistes de l’ex-Yougoslavie la fastidieuse énumération des faits précis qui ont pu amener au déclenchement du conflit pour m’intéresser davantage aux comportements humains ou nationaux en général.
Tout d’abord, l’utilisation, par Milošević, d’un nationalisme exacerbé pour conquérir le pouvoir. Une forme d’extrémisme national bien trop connu, qui lui aura fait dire que « les frontières sont toujours dictées par les plus forts. Nous considérons que c’est un droit légitime pour le peuple serbe de vivre dans un seul pays. Tel est le début et telle sera la fin. Et si nous devons nous battre pour cela, Dieu est mon témoin, nous le ferons ! ».
Dans cette triste histoire, c’est moins la folie de cet homme qui m’interpelle que le fait que la plus grande partie d’un peuple ait été sensible à ces paroles (bien entendu tous les Serbes n’ont pas suivi Milošević). Pourtant ces paroles ressemblent tellement à celles d’un autre que tout le monde a reconnu et coupable d’une partie des pires atrocités du siècle dernier.
Comment une personne qui a étudié la Deuxième guerre mondiale peut-elle prêter du crédit à de tels propos ? Que peuvent bien apprendre les Hommes de leurs parents ou de l’enseignement scolaire pour ne pas voir qu’ils réitèrent les mêmes erreurs que le passé a fait commettre à d’autres ?
La question du Kosovo :
Comme le laisse si bien entendre l’excellent guide touristique de la Serbie que Igor et ses colocataires m’ont offert, les Serbes ont toujours été - de part l’histoire - et sont encore et toujours, des victimes dans le cas du Kosovo.

- Patriarcat, Belgrade
Le guide affirme même que « les Serbes du Kosovo sont les seules personnes en Europe qui n’ont pas accès aux droits de l’homme les plus élémentaires alors même qu’ils sont sous administration de l’ONU : pas de sécurité pour leur vie en dehors des enclaves de protection de l’ONU, pas de droit de mouvement, pas de droit de travailler… » [6]
Tout est affaire de point de vue ! Certains autres, comme notre militaire serbe de Banja Luka, continuent d’affirmer que la Serbie a été injustement victime des bombardements de l’OTAN en 1999 alors qu’elle ne faisait que réprimer, dans le cadre d’une action de police tout à fait légale, les actions de dangereux terroristes au Kosovo.
On croirait entendre la France, qui a mis près de 40 ans à admettre que la guerre d’Algérie était belle et bien une « guerre » et non pas une « opération de police » [7].
Les Hommes veulent-ils vraiment vivre en paix ?
Je repense au « Plaidoyer pour la paix » d’Erasme, écrit en 1516, qui met en lumière ce qui, pour lui, sont les vraies causes de la guerre. Elles sont très simples : c’est avant tout que les hommes ne veulent pas la paix ! Il en est à mes yeux de même aujourd’hui : les hommes ne veulent pas la paix ou ne veulent pas vivre ensemble !

- Subotica, la Bibliothèque
Car si tel était le cas, il n’est pas difficile de constater qu’aucun peuple sur terre n’est innocent ou parfaitement bon et juste. Et au petit jeu de celui qui est plus coupable que l’autre, chacun doit admettre qu’il a des fautes à son actif. Seule une véritable volonté de paix et de vivre ensemble peut conduire à cette prise de conscience.
Seule une véritable volonté de paix et de vivre ensemble changerait profondément l’enseignement scolaire. Un Serbe apprend avant tout l’histoire des serbes et non celle des hommes. On lui dit avant tout qu’il est un martyr de l’histoire sans lui dire tous les milliers d’autres peuples de par l’histoire et de par le monde actuel qui sont également des victimes.
Ethnocentrismes nationalistes
Un Serbe sait-il quelque chose de l’histoire de la Norvège, du Chili ou de l’Ouganda ? J’en doute ! A-t-il déjà discuté avec un Iranien, un Thaïlandais ou encore un Japonais ? A-t-il déjà une seule fois dans sa vie entendu parler finlandais, sénégalais ou encore vietnamien ? Peu probable également !

- Subotica, le grand Théatre
Par contre il sait sur le bout des doigts que les Turcs l’ont occupé pendant cinq siècles, que les Serbes ont toujours été maltraités dans l’histoire, qu’il a toujours été une victime. Jetez plutôt un œil sur cet extrait d’article du « Monde diplomatique » de 1995 [8], faisant état de ce qu’apprennent les jeunes à l’école dans les Balkans :
« Nous sommes le seul peuple juste et bon, et pourtant l’injustice s’acharne contre notre innocente nation serbe. Tous les cinquante ans, une épée apparaît sur nos têtes et un génocide s’ensuit. »
C’est ainsi qu’une jeune Serbe réfugiée de Croatie, Dusica L., quinze ans, élève d’un collège de Belgrade, s’exprimait dans un devoir d’histoire. Pour illustrer son propos, elle décrivait les souffrances endurées par sa propre famille au début de la guerre. Son professeur, Jelena H., émue à la lecture de ce texte, lui attribua une excellente note, affirmant que Dusica ’’portait l’histoire en son coeur’’. »
L’Histoire mise au service du nationalisme ne vaut pas mieux que l’ignorance…
« Un élève du même âge en Croatie apprend que, « avec les Serbes, la paix n’existe pas », car, d’après les manuels d’histoire, « ils tuent, pendent, massacrent, volent, brûlent et enlèvent les gens pour les enfermer dans des camps ». La même vision apocalyptique imprègne les lycéens de Bosnie-Herzégovine.

- Nis, centre ville
Le ministre de l’éducation précise en effet, dans l’avant-propos du programme scolaire, que « la finalité de l’éducation est que nos enfants apprennent à se défendre dans le monde hostile qui les entoure et à devenir assez forts pour résister à l’extermination ».
Les Hommes sont-ils si fiers, au point de ne vouloir admettre aucunes de leur faute et de voir toujours dans « l’autre » le mauvais, le criminel ou le barbare ? Les hommes sont-ils aveugles au point de ne pas voir que l’histoire de toutes les nations, de toutes les ethnies, de tous les groupes humains ont avant tout tellement de similitudes ? Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas la paix ? Pourquoi ne veulent-ils pas se comprendre ? Sont-ils trop fiers, trop arrogants ou trop ignorants ?
On a fêté il y a peu la réalisation d’un livre d’histoire commun franco-allemand. C’est un premier pas, tant mieux, mais il est bien faible. Si près de 60 ans ont été nécessaires à ces deux pays aux liens si forts aujourd’hui pour réaliser cet ouvrage, j’imagine combien de temps seront nécessaires pour un livre d’histoire commun à toute l’Europe… sans parler d’un livre d’histoire commun à tous les Hommes !
Le célèbre auteur Ernst Jünger disait, après la Première guerre mondiale, dans son célèbre roman-journal « Orage d’acier » (1919) que l’ « on fera la guerre aussi longtemps qu’il restera des hommes. »
Je dirais plutôt qu’on fera la guerre aussi longtemps que des hommes voudront la faire et, par conséquent, aussi longtemps qu’ils seront fermés sur l’histoire du monde et des hommes, fermés sur la connaissance d’autres langues et d’autres cultures, non envieux de mieux connaître et mieux comprendre « l’autre ».
Illustrations :
Tous les documents utilisés pour illustrer cet article sont tirés de l’encyclopédie en ligne wikipédia. (Visuel d’ouverture de cet article : Photographie de l’Eglise orthodoxe Saint-Sava de Belgrade, la plus grande église orthodoxe des Balkans).





Vos commentaires
1. 4 septembre 2006 17:15, par Ronan
Pendant ce temps là Ratko Mladic court toujours…
Pendant ce temps là l’ancien chef de guerre des Serbes de Bosnie et présumé criminel de guerre Ratko Mladic (recherché par le TPIY - Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie - pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide) court toujours…
Or, on se souvient qu’en mai dernier la Commission européenne avait suspendu les négociations avec la Serbie en vue d’un « Accord d’association et de stabilisation » (ASA) avec l’UE en raison justement du manque de coopération de Belgrade avec le TPIY.
Et, notamment, à cause de l’incapacité du gouvernement serbe à arrêter Mladic (à la suite des épisodes rocambolesques des ’’arrestations ratées’’ de la fin février, sans même parler des rumeurs de la fin mai dernier…).
En effet, on sait aujourd’hui que Mladic s’est pourtant caché dans plusieurs appartements de Belgrade dès 2002. Et ce, jusqu’en janvier 2006.
Il se murmure même qu’il aurait alors bénéficié de protections de la part des plus hautes autorités politiques et militaires serbes ainsi que des services secrets de Serbie : lesquels seraient à l’origine des rumeurs et des campagnes de désinformation de ces derniers mois…
Le 17 juillet dernier, le PM serbe Vojislav Kostunica a présenté à Bruxelles un ’’plan’’ pour arrêter Mladic, que l’on disait alors - depuis la fin mai dernier - ’’victime d’une attaque cérébrale’’, ’’dans un état critique’’, ’’mourant’’ voire ’’à l’agonie’’…
Mais cela n’a alors toutefois pas impliqué la moindre reprise des négociations : l’Union européenne demandant des résultats beaucoup concrets pour cela…
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