Carton rouge à Frits Bolkestein, ancien Commissaire européen.

L’Europe rêvée de M. Bolkestein : une Europe qui passe au service minimum...

, par Ronan Blaise

Carton rouge à Frits Bolkestein, ancien Commissaire européen.

Le retour récent -ces derniers jours- au Parlement européen, de la discussion sur la « Directive services », « épouvantail » de la dernière campagne référendaire française, est une opportunité trop belle à ne pas manquer pour infliger un carton rouge juste et bien mérité à Frits Bolkestein, initiateur malheureux de cette dîte « directive européenne », si célèbre mais fort méconnue.

Qu’on ne s’y méprenne néanmoins pas : il ne s’agit pas ici d’ « accabler » la dite personne à propos de cette seule directive dans laquelle on trouve du bon, du moyen et du moins bon et à propos de laquelle mes petits camarades du « Taurillon » ont déjà rédigé un article qui -à mon avis- remet bien les points sur le « i », les barres sur les « t » (et les choses en perspective...).

Non, car ici ce « carton rouge » infligé à Frits Bolkestein est moins dû à ses désastreuses performances en seuls termes de communication médiatique, lors de la campagne référendaire française du printemps dernier, qu’aux propos qu’il avait alors tenu aux lendemains des référendums français et néerlandais (in « New York Times » et « Journal du Dimanche » du 19 juin 2005...) à propos de la construction européenne et à propos de son avenir. (Propos non démentis, ni officiellement nuancés depuis lors...).

En effet, à cette date, dans une tribune libre proposée à la réflexion des lecteurs du « JDD », l’ancien Commissaire européen se permettait de donner ainsi, aux Européens, ses « Sept conseils pour repartir » .

Une longue tribune dans laquelle on peut lire une véritable « déclaration de guerre » à l’encontre des principes européens et fédéralistes qui animent les rédacteurs de ce webmagazine.

Propos qui sont d’une telle nature anti-européenne (au sens antifédéraliste du terme...) qu’on peut désormais légitimement se demander si l’auteur de ceux-ci ne se serait finalement pas livré -au printemps dernier, lors de la dernière campagne référendaire- à une véritable entreprise de sabotage délibérée...

1) Le Traité constitutionnel est mort.

Car M. Bolkestein affirme ainsi, de but en blanc, que le TCE est mort et que « les dirigeants des pays membres (Nb : nous sommes là, précisément, au moment du Sommet européen de Bruxelles de juin dernier...) devraient s’abstenir d’essayer de le réanimer »(sic).

Faisons comme lui l’espace d’un instant, et oublions ainsi que près de la moitié des Etats-membres de l’Union (et près de la moitiée des citoyens de l’Union...) se sont ainsi déjà prononcés en faveur du TCE, oublions de même le respect que nous devons pareillement et malgré tout aux peuples et aux Etats-membres qui ne se sont pas encore prononcé sur la question et admettons effectivement, éventuellement, que le TCE soit mort.

Mais, avant toute chose, se serait alors pour déplorer qu’il le soit et non pas pour presque s’en féliciter, comme ici semble le faire M. Bolkestein sur l’air presque ironique du « Je vous l’avais bien dit » (ou pour essayer de rebondir sur cet échec... et non pas pour s’en contenter, avec une triste résignation à peine feinte...).

2) Supprimer le Préambule ainsi que la Charte des Droits fondamentaux :

Car, d’après M. Bolkestein, il faudrait ainsi supprimer l’un parce qu’il ne serait « qu’une insipide rhétorique » (sic) (les rédacteurs apprécieront...).

Et supprimer l’autre, parce que « mal rédigée » et parce que « nous avons déjà la Convention européenne des Droits de l’homme, avec sa cour, à Strasbourg » (sic).

Et voilà comment un ancien Commissaire européen se permet de suggérer l’abandon pur et simple de deux textes fondamentaux qui précisent la nature exacte du « vouloir vivre ensemble » européen.

Mais -hélas- ce n’est pas tout.

3) Le renoncement à tout projet constitutionnel.

Car, pareillement, si M. Bolkestein admet qu’il faut effectivement « donner une forme plus logique au traité de Nice » (sic), il propose de ne pas dénommer ce futur texte par le terme de « Constitution ».

Et ce, dans la mesure où M. Bolkestein juge que ce terme ne puisse s’appliquer qu’à un « État » et qu’il juge ainsi que l’Union européenne ne puisse décidément pas en être un (et que le Commission ne puisse donc pas en être un futur « gouvernement »).

Car « présenter ce texte comme une Constitution ne peut que susciter des ambitions qui ne pourront être réalisées et des peurs qui ne pourront être maîtrisées. » (sic).

Or il faudrait peut-être savoir enfin ce qu’on veut du côté de chez M. Bolkestein et être enfin cohérent et logique avec soi-même : soit on se donne effectivement l’ambition d’avoir une Europe qui fonctionne (au travers d’une Constitution, donc...). Soit on renonce décidément à l’un et donc, alors, forcément à l’autre.

Car M. Bolkestein semble décidément être de ceux qui s’illusionnent encore des pauvres mérites des seules formules intergouvernementales à une époque où les seuls résultats véritablement tangibles des politiques communautaires laissent à penser que seul ce qui est institutionnellement et politiquement communautarisé est véritablement fonctionnel, et techniquement efficace.

Car on n’aura jamais les résultats positifs de quelques politiques communautaires que ce soit grâce à un fonctionnement décidément « scotché » à un strict modèle intergouvernemental. Pas plus qu’on ne puisse jamais avoir indûment à la fois le beurre et l’argent du beurre (sans parler du reste...).

Or, sortir l’Union à vingt-cinq de la paralysie et de l’impuissance des Institutions héritées d’un passé à dix, douze ou quinze (et d’un fonctionnement institutionnel trop imparfaitement et trop maladroitement redéfini à Nice...), tel était précisément l’intérêt du projet constitutionnel que certains proposent actuellement, notamment du côté de chez M. Bolkestein, de ni plus ni moins « jeter aux orties » !

4) Une profession de foi souverainiste et strictement intergouvernementale.

Car M. Bolkestein proclame également que « l’égalité politique des citoyens ne peut exister qu’à l’intérieur d’un Etat unitaire » (sic), façon comme une autre de dire ainsi qu’il ne peut pas exister de « Démos » européen et (vieil « axiome » de base de la pensée souverainiste...) qu’il ne peut donc pas exister d’espace politique européen dans lequel puisse se construire quelque éventuelle démocratie transnationale.

Ce qui le conduit à affirmer donc que l’Union européenne n’est pas une fédération « et n’en sera jamais une » (sic).

Et ce qui le conduit à demander que les Etats sont politiquement traîtés sur un strict pied d’égalité et que cela ne puisse être le cas que dans le seul cadre de la Commission européenne pour laquelle « à l’avenir, tout traité doit consacrer le droit, pour n’importe quel pays membre, à nommer un Commissaire » (sic).

Où l’on retrouve donc, également, le vieux fantasme « souverainiste » qui consiste à vouloir transformer tout Commissaire européen normalement soucieux de l’intérêt général (et prêtant serment à ce titre...) en un Commissaire « national » détaché à Bruxelles pour y défendre de stricts intérêts nationaux.

Et où l’on retrouve, enfin et surtout, la vieille pensée souverainiste et centralisatrice (voire jacobine et uniformisatrice...) qui laisse à penser que l’Etat-nation est un cadre politique décidément indépassable, que les Peuples ne peuvent vivre ensemble que par la bonne grâce (un peu miraculeuse...) de négociations entre leurs seules superstructures étatiques et que l’Etat unitaire centralisé est décidément le seul cadre politique pouvant garantir -au forceps d’une uniformisation pensée comme libératrice et décidément nécessaire- l’égalité effective entre citoyens, leur sécurité quotidienne ainsi leur bien-être matériel.

Propos que nos voisins, partenaires et amis européens (allemands, autrichiens, belges et suisses -par exemple- et dans une moindre mesure italiens et espagnols...) apprécieront à leur concrète et juste mesure...

Propos décidément bien loin de l’idéal fédéraliste censé conjuguer unité du tout et diversité des composantes, efficacité de l’ensemble et responsabilisation des parties, etc... à travers un système institutionnel et de gouvernance « souple » où le pouvoir politique ne s’exerce que de manière suppléante et subsidiaire. Et ce, non seulement pour assurer l’efficacité des diverses intervention étatiques, mais surtout pour garantir la libre existence de chacun et le respect auquel il a droit, ainsi que la paix entre tous.

5) Renoncer à la réforme des Institutions :

En effet, si M. Bolkestein veut bien concéder qu’il faut « donner au traité de Nice une forme plus logique » et « simplifier en particulier cette procédure byzantine de prise de décision » (sic), il conseille néanmoins au Conseil européen de revoir tout projet de réforme institutionnelle radicalement à la baisse.

Ainsi, il conseille au Conseil européen de rester une stricte assemblée inter-gouvernementale et de ne « surtout pas se transformer en une Institution » puisqu’ « il y en a déjà suffisamment » (sic) et puisqu’ « Institution signifie bureaucratie » (sic) et puisque « transformer le Conseil européen en Institution, cela veut dire plus de bureaucratie... » (sic).

De même, il est assez étonnant de ne pas voir dans cette tribune de M. Bolkestein le moindre commentaire sur cette nécessaire démocratisation des institutions communautaires qui, selon nous, passe par l’augmentation des pouvoirs du parlement européen. Est-ce que M. Bolkestein ne chercherait-il donc pas à nous dissimuler ainsi, une nouvelle fois, son évidente hostilité à tout principe supranational, même lorsque celui-ci se veut l’expression d’un choix de vie démocratique ?

Enfin, par la suite dans cette tribune, M. Bolkestein vient enfin nous éclairer sur le principal intérêt que revettraît, à ses yeux, la rédaction d’un nouveau traité européen pour sans doute remplacer le TCE : « Par dessus tout, le traité doit énoncer clairement ce que l’Union européenne peut faire et, surtout, ce qu’elle ne peut pas » (sic).

Un traité européen donc, mais dont l’intérêt principal serait de ligoter l’Union « ad vitam aeternam », pour ainsi mieux tuer l’Europe. Et si ce sont les Souverainistes l’ont rêvé, force est de constater que c’est Frits Bolkestein qui l’a, ici, très clairement formulé...

6) Un budget modeste pour une Europe à minima :

Car M. Bolkestein se prononce là pour un budget européen modeste, limité au seul 1% du Revenu national communautaire (PNB additionnés de tous ses membres...), espérant ainsi qu’un « budget plus strict obligera(it) l’Union et la Commission à dégager des priorités » (sic).

En effet, M. Bolkestein porte un jugement très sévère sur cette Commission (à laquelle il a pourtant lui-même autrefois appartenu...) et à ses modestes projets d’augmentation du budget communautaire à environ 1,27% du PNB communautaire (« C’est excessif. En proposant cela, la Commission s’est mise hors sujet », sic) en lui suggérant ainsi de se « restreindre » (sic) plutôt que d’ « empiler programmes et propositions en espérant que tout cela sera financé » (sic).

Et si M. Bolkestein se prononce effectivement pour des « transferts financiers » (sic), c’est exclusivement en termes de rapatriement de fonds depuis Bruxelles vers les capitales des Etats membres : au profit des Etats-membres et au détriment de l’Union.

Et c’est ainsi qu’on « détricote » l’Union, qu’on réduit les politiques communautaires à leur plus simple expression et qu’on renonce plus surement encore à quelque(s) ambition(s) politique(s) pour l’Union européenne.

7) Un renoncement à toute ambition de politique étrangère commune :

Ainsi, M. Bolkestein propose qu’on abandonne également tout projet de création d’un poste de Ministre des affaires étrangères pour l’Union européenne.

Puisque qu’il estime que les intérêts nationaux restant, en la matière, complètement intangibles et non négotiables et puisque, qu’étant décidément contradictoires et ce, de façon rédhibitoire, ils rendent ainsi toute « politique étrangère commune à vingt-cinq, dans tous les cas de figure, illusoire » (sic).

Et puisque qu’il estime -décidément bien pessimiste- que l’existence d’un ministre « ne résoudra rien » (sic).

Quand l’Europe passe au service minimum ...

Bref, voilà quel est donc l’idéal européen et communautaire de M. Bolkestein : abandonner le TCE à l’Histoire, abandonner toute perspective de Constitution européenne, abandonner toutes perspectives de réformes véritables des institutions de l’Union européenne, de véritable rééquilibrage institutionnel (et de démocratisation de ses structures...), abandonner toutes perspectives d’un budget communautaire à même de soutenir des politiques communautaires véritablement ambitieuses, renforcer le poids des États en « nationalisant » la Commission et rapatrier l’essentiel des fonds communautaires vers les États membres...

Bref, une « vision » politique où l’abandon du projet européen initial des Pères fondateurs et l’éloge des seuls dispositifs intergouvernementaux se conjuguent pour ne nous laisser l’image que d’une seule Europe réduite à sa plus simple expression : une Europe au rabais et à minima, une Europe dont on peut alors légitimement se demander à quoi donc elle peut bien servir, une Europe qui -avec M. Bolkestein- passe donc, plus que jamais, au service minimum...

Photo : Commission européenne

Et juste rappeler que la Directive sur la libéralisation des services dans l’espace communautaire, dite directive « Bolkestein », a fait l’objet d’un communiqué de presse (critique voire désapprobateur) de la part du Mouvement Européen-France (document daté du 9 février 2005 ).

=> Le ME-F demande la remise en cause de la directive « Bolkestein » :

http://www.mouvement-europeen.org/pdf/bolkestein.pdf

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