Conférence « Quelle Europe pour demain ? »

, par Maël Donoso

Conférence « Quelle Europe pour demain ? »

En partenariat avec les Jeunes Européens Universités de Paris, un débat contradictoire a eu lieu le 25 mars à l’Institut Supérieur Européen de Gestion (ISEG) de Paris, sur le thème : « Quelle Europe pour demain ? » Animée par Olivier Beddeleem, président des Jeunes Européens Lille, cette soirée a permis à Philippe Moreau Desfarges, Pauline Gessant et Yves Bertoncini de confronter leurs opinions sur le futur de la construction européenne.

Alors que les élections européennes se rapprochent, Olivier Beddeleem a commencé par esquisser quelques grandes questions que les citoyens européens doivent se poser concernant le futur de l’Europe. Comment l’Union européenne doit-elle à présent se développer ? Quels doivent être sa place et son rôle à l’échelle internationale ? Quelles valeurs veut-elle défendre, exporter, promouvoir ? Aussi générales soient-elles, c’est bien sur ces questions que les partis européens doivent aujourd’hui se prononcer et construire leurs programmes.

L’identité, la relance et les valeurs européennes

Olivier Beddeleem a ensuite lancé le débat sur une première question, celle de l’identité européenne. L’Union favorise-t-elle le morcellement régional, ou produit-elle au contraire un effet fédérateur ? Pour Philippe Moreau Desfarges, ministre plénipotentiaire et conseiller des Affaires Étrangères, les pactes étatiques sont affaiblis partout dans le monde, et ce processus en lui-même n’a que peu de rapports avec l’Europe. L’Union n’y contribue que dans la mesure où elle affaiblit les identités nationales, mais celles-ci seraient menacées de toute manière dans un monde forcé de « bricoler » (sic) ses identités. D’après lui, la meilleure chose à faire consiste à renforcer l’identité, ou du moins la citoyenneté, au niveau européen.

La deuxième question concernait les moyens de relancer la construction européenne. Yves Bertoncini, secrétaire général d’EuropaNova, a évoqué les dix propositions présentées par son groupe le 3 mars à Sciences Po, au cours d’une conférence intitulée « L’Europe d’après ». Il a remis le processus européen dans son contexte historique en rappelant que l’Europe « d’après », c’est l’Europe postérieure à la chute du Mur de Berlin, une révolution historique qui a confirmé les vues des pères fondateurs de l’Europe politique, et ouvert la voie à une nouvelle étape de l’intégration.

Pour Yves Bertoncini, l’enjeu principal est désormais de transformer le « despotisme éclairé » (sic) des fondateurs en un système plus démocratique, dans lequel les citoyens puissent s’investir plus directement. D’où l’idée d’un président européen, la possibilité de listes transnationales aux élections européennes, etc. Selon lui, l’horizon actuel n’est plus la paix interne mais l’action externe, le passage d’une Europe-espace à une Europe-puissance, un processus qui commence à se concrétiser dans de nombreux domaines (avec au moins l’ébauche d’une politique commerciale, agricole, énergétique, militaire et diplomatique commune), mais qui constitue un changement de perspective profond.

Pour Yves Bertoncini, l’enjeu principal est désormais de transformer le « despotisme éclairé » (sic) des fondateurs en un système plus démocratique.

La troisième question concernait les leviers dont l’Europe dispose pour son action internationale. Faut-il s’appuyer sur l’économie, les institutions internationales, la défense, le climat ? Est-ce notre rôle d’agir en Géorgie, en Ukraine ou ailleurs, au nom de nos principes ? Pauline Gessant, secrétaire générale du Mouvement Européen France, a saisi l’occasion pour évoquer la question essentielle des valeurs de l’Union. Elle a relevé que l’Europe se trouvait à la pointe, au niveau mondial, pour tout ce qui concerne les droits humains, avec en particulier l’abolition générale de la peine de mort. Elle a précisé que ces valeurs sont d’ores et déjà utilisées par l’Union dans ses relations internationales, et qu’il faut poursuivre dans cette voie sans pour autant, bien sûr, tomber dans le revers d’un néocolonialisme.

Les questions charnières de l’économie et de l’élargissement

Un débat libre a suivi, aussi contradictoire qu’on peut le souhaiter. Philippe Moreau Desfarges a ouvert la discussion en soutenant que l’Union sera jugée non sur ses valeurs, mais sur sa capacité à produire des richesses, et à générer de la prospérité dans un monde où les équilibres géopolitiques changent rapidement, avec l’émergence de grandes puissances comme la Chine et l’Inde. Pour lui, le marché commun n’est pas un acquis mais un processus qu’il faut défendre, et l’Europe n’existera qu’avec une machine économique efficace.

Philippe Moreau Desfarges a ouvert la discussion en soutenant que l’Union sera jugée non sur ses valeurs, mais sur sa capacité à produire des richesses.

Par ailleurs, en ce qui concerne l’élargissement, Philippe Moreau Desfarges a soutenu qu’il ne fallait surtout pas fixer les limites de l’Europe de manière définitive. Selon lui, il serait de toute manière difficile de trouver un accord entre les différents États membres sur les frontières qu’il faudrait donner à l’Union, et une décision stricte susciterait l’hostilité de tous les pays placés en dehors de ces limites. Pour Pauline Gessant, cependant, le principal problème est plutôt dans la refonte des institutions nécessaire avant tout nouvel élargissement.

Pauline Gessant a par ailleurs souligné que la réussite économique est certes indispensable, mais qu’elle ne doit pas masquer ce qui a été le principal accomplissement de l’Union sur le plan historique : l’instauration et le maintien de la paix en Europe. À cela, Philippe Moreau Desfarges a rétorqué qu’au sortir de la seconde guerre mondiale, l’instauration de la paix n’a pas été due à la construction européenne, mais bien à l’hégémonie américaine. Il a ajouté que les prémisses de l’Europe politique se sont mises en place après le plan Marshall et la création de l’OTAN, et qu’en ce sens, le général Marshall pourrait être considéré à juste titre comme l’un des « pères fondateurs » de l’Europe.

À ce moment précis, l’hymne européen a joyeusement retenti dans la salle, issu du téléphone portable d’un administrateur des Jeunes Européens Universités de Paris, qui avait oublié de mettre son appareil en silencieux. Comme répondant à ce signal, Yves Bertoncini a relevé que certes, si on examine les conditions historiques de l’instauration de la paix en Europe, Staline et Marshall pourraient être considérés comme des « pères fondateurs ». Mais même sous tutelle américaine, la reconstruction de l’Europe n’aurait jamais réussi aussi brillamment sans le génie visionnaire de Monnet, Schuman et les autres, ce qui suffit pour souligner les mérites intrinsèques du processus européen.

Pour ce qui est de l’élargissement, Yves Bertoncini a répondu à Philippe Moreau Desfarges que l’ambigüité sur les frontières de l’Europe pouvait être utile au niveau des gouvernements, mais désastreuse en ce qui concerne les opinions publiques, qui ont déjà toutes les peines du monde à développer un sentiment d’appartenance vis-à-vis d’un objet politique aussi mouvant que l’Union. Il a par ailleurs relevé que les pays pouvant poser un vrai problème au moment de l’élargissement ne sont pas si nombreux que ça : sans doute se limitent-ils à la Turquie et à l’Ukraine.

La Russie, les médias et la « schizophrénie » française

Olivier Beddeleem a ensuite tenté d’introduire un débat sur la Russie. Ce grand pays d’Europe a-t-il vocation à rejoindre l’Union dans un futur lointain, par exemple d’ici 2057, cent ans après le Traité de Rome ? Les trois intervenants ont estimé cette option très peu probable, voire irréaliste étant donné les caractéristiques propres à la Fédération russe, et l’espace stratégique exclusif dont dispose cette puissance. Ils ont donc été unanimes à considérer que l’Union ne s’étendra pas jusqu’à la Russie. (L’avenir nous dira si les Russes de 2057 souriront ou pas de ces certitudes…)

La dernière question soulevée a été celle des médias en France, que tous les intervenants ont jugé trop peu engagés sur les affaires européennes. Alors que les élections s’approchent, ces médias vont-ils rester centrés sur des préoccupations franco-françaises, ou vont-ils enfin évoquer des chantiers et des défis européens ? Par ailleurs, Yves Bertoncini a relevé la « schizophrénie française » (sic) vis-à-vis de la construction de l’Europe : lancer l’idée d’une Communauté Européenne de Défense (CED) puis la couler, lancer l’idée d’une Constitution puis la couler, rien de tout cela ne s’est avéré très productif.

Finalement, quelle Europe pour demain ? De toute évidence, une Europe qui ira plus loin dans l’intégration, et qui saura utiliser ses ressources politiques, économiques, scientifiques, culturelles et sociales pour fonder une citoyenneté européenne, et pour assurer son rayonnement international.

Illustration : photographie d’Olivier Beddeleem et Pauline Gessant lors de la conférence. Auteur : Karim-Pierre Maalej.

Vos commentaires

  • Le 13 avril 2009 à 07:06, par Martina Latina En réponse à : Conférence « Quelle Europe pour demain ? »

    L’Europe est présente et vivante, d’avant et « d’après », mais surtout d’aujourd’hui : réalité plus en marche que « mouvante » pour reprendre l’expression de Philippe Moreau Desfarges, qui souligne d’ailleurs la progression de la « citoyenneté européenne ». Certes l’attitude de la France a souvent paru velléitaire en matière européenne ; certes ses médias sont « trop peu engagés » dans cette aventure et face à la prochaine échéance électorale ; mais L’EUROPE avance sans qu’on le sache ; elle le ferait davantage et mieux si les citoyens de l’EUROPE le savaient, s’ils se sentaient impliqués autant qu’ils sont chacun et chaque jour concernés, dans les domaines des valeurs comme des « richesses » qui préoccupent Philippe Moreau Deffarges, dans le cadre technique des équilibrages concrets comme dans les perspectives d’une harmonie plus large et plus humaine : l’irruption de l’Hymne européen, donc de l’Ode à la Joie, ne l’a-t-elle pas prouvé bien à propos dans les débats que nous remercions le TAURILLON d’avoir résumés avec autant de vivacité ?

    Au TAURILLON donc de poursuivre son action rajeunissante de dialogue, de réflexion, pour diffuser la richesse des « valeurs » européennes rappelée par Pauline Gessaint, pour favoriser le passage du « despotisme éclairé » qui posa, selon les termes d’Yves Bertoncini, les fondements de l’Europe politique à la « refonte » institutionnelle appelée de ses voeux par la même intervenante, bref pour donner enfin à la fille d’une mystérieuse Levantine enlevée par un TAURILLON primitif et sortie d’un mythe lointain, mais nommée EUROPE, son énergie, son souffle et sa beauté.

  • Le 31 mai 2009 à 12:07, par sapin En réponse à : Conférence « Quelle Europe pour demain ? »

    Une idée hors du commun pour construire l’Europe

    Bonjour ! Voici à quoi pourrait ressembler l’Europe de demain, si vous le voulez bien ! Délicieusement novateur ! Un peu d’air frais pour le projet européen. Regardons aussi ce qu’ont à nous proposer certaines petites formations téméraires !

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