Construire l’Europe fédérale, un projet humaniste et libéral

, par Fanny Dubray

Construire l'Europe fédérale, un projet humaniste et libéral
Lithographie de Sorrieu

Le 21 février, Le Taurillon publiait un article de réflexion politique intitulé « L’Europe forteresse : seule chance pour la cause européenne ? ». Le point d’interrogation, pour dire vrai, n’était pas nécessaire. En effet, l’auteur partait d’un double constat : celui d’une impopularité croissante de l’Europe qui irait de pair avec un déclin des valeurs dites « centristes-humanistes ». Il en tirait la conclusion d’une marginalité extrême des valeurs humanistes, limitées selon lui « aux bancs de SciencesPo », et invitait les fédéralistes à s’approprier les valeurs protectionnistes des extrêmes, sans pour autant sombrer dans une Europe « identitaire ». Réponse d’une fédéraliste.

"Les valeurs centristes-« humanistes », abhorrées par la majorité des citoyens" ?

Pour défendre sa thèse, Thomas Eustache s’appuie sur trois arguments : les scores relativement élevés des extrêmes lors des dernières élections présidentielles françaises, le succès de la droite forte lors des primaires internes à l’UMP, ainsi qu’à une série de sondages dont les résultats soulignent la double méfiance des opinions à l’égard de l’immigration, dont les effets sont définis comme "négatifs", et au "libre-échange total", perçu comme une menace. Mais les motivations d’un vote sont trop complexes, et les alternatives proposées par un sondage comme celui publié par le Hoffington Post trop réduites pour en conclure à un anti-humanisme généralisé des opinions publiques européennes.

Il est certes commode de débuter un exposé de SciencesPo par un résultat de sondages. Mais la ficelle est un peu grosse. La formulation des questions d’un sondage oriente considérablement la teneur des résultats, de sorte que l’on pourrait se battre pendant des lustres à coups de sondages contradictoires. En revanche, ce sont toujours les résultats les plus provoquants, et donc les plus extrêmes, qui font la une des journaux. Mais ici, c’est surtout l’interprétation qui est intéressante : en effet, l’auteur associe dans une même logique rejet de l’immigration et rejet de l’économie libérale ou, pour le dire de façon quelque peu caricaturale, protectionnisme de droite et protectionnisme de gauche.

Or, l’Union européenne a développé une approche différenciée à l’égard de ces questions : alors qu’elle est pleinement insérée dans un processus de libéralisation économique, l’Union a en effet opéré une fermeture quasi totale de ses frontières aux immigrés. Il en va de même pour les partis nationaux et européen. L’exemple des Verts, que l’auteur considère comme une exception dans sa théorie de radicalisation anti-européenne, en est le témoin : pro-européens, les Vert défendent clairement un libéralisme de gauche, favorable à l’ouverture des frontières aux immigrés, et un protectionnisme de gauche, favorable à une économie plus interventionniste.

Le vote ne montre pas autre chose que la force de l’opposition bipartite en France, qui fragilise clairement le centre, et l’ancrage des partis modérés, même en temps de crise économique. La dernière élection présidentielle est à cet égard parlante : comment expliquer la victoire d’un candidat ostensiblement modéré dans un pays que l’on voudrait aussi foncièrement hostile aux valeurs centristes ? Quant au vote interne à l’UMP, il ne faudrait pas négliger le poids des stratégies électorales dans un parti qui traverse une période de crise dure.

"Un discours qui dépeindrait une Europe fédérale "protectrice", "forteresse", aux frontières extérieures stables et fermes - sans être, pour autant, une Europe "identitaire" ou d’extrême droite" ?

Face à ce qu’il considère comme une impopularité des centres, l’auteur de l’article nous propose une alternative intéressante : il s’agirait d’avoir une Europe "forteresse" sans pour autant faire nôtres les idéologies qui la sous-tendent. Malheureusement, c’est précisément à ce moment que l’article s’arrête, laissant le lecteur sur sa faim. Poursuivons donc la réflexion : quel serait donc ce modèle d’Europe, emprunté aux extrêmes,et pour autant distinct de ces extrêmes ?

L’intérêt principal de l’analyse est sans doute qu’elle a substitué à un clivage droite/gauche un nouveau clivage centre/extrêmes. Mais le clivage droite/gauche est-il vraiment mort ? Il est en tout cas totalement éludé de cet article, qui assimile sans vraiment le justifier, l’extrême-droite à l’extrême-gauche. Il ne faudrait pas oublier les profonds points de désaccord existant entre ces deux pôles de la vie politique, et l’absence d’unité idéologique de ces partis. Doit-on comprendre que l’auteur défend avant tout d’une Europe protectrice sur le plan économique ? Bas les masques ! Derrière une apparente neutralité, la volonté qu’a l’auteur de se démarquer de toute idéologie "identitaire" ne traduit-il pas une certaine préférence pour un protectionnisme de gauche ?

Ou bien s’agirait-il de pratiquer la protection sans adosser cette pratique à aucune idéologie ? Appliquer un tarif douanier dissuasif sans prononcer le mot "protectionnisme" ? Refuser les travailleurs étrangers sans parler de "préférence nationale" ? Expulser les familles roms, ou les interner dans des camps, sans poser la question du communautarisme ? Empêcher tout regroupement familial en éludant l’héritage du colonialisme ? Mettre fin aux partenariats universitaires avec les Universités du sud, mais pas avec celles du Nord, sans avoir l’air de les discriminer ? Acrobatique... si ce n’est totalement hypocrite. Nos concitoyens ont peur ? Ayons peur avec eux ! Et surtout, protégeons-les de tous ces maux imaginaires... plutôt que de soigner leurs maux réels. Est-ce vraiment cela, la démocratie ? Infantiliser les citoyens pour mieux récolter leurs voix ?

"L’idée d’Europe fédérale, en d’autres termes, me semble condamnée si elle reste aussi nettement liée à des mouvances politiques allant purement et simplement à contre-courant de l’opinion publique française et des opinions publiques des Etats membres de l’UE."

On ne peut lire un tel article sans s’interroger sur le lien entre libéralisme et Europe, et c’est là son principal mérite. Autrement dit, pourquoi le projet européen a-t-il été conçu par des libéraux ? Et plus encore, pourquoi les anti-libéraux ont-ils tant de mal à penser l’Europe ?

La réponse semble évidente, à condition de se poser une question que l’auteur, malheureusement, ne se pose pas : celle de l’échelle de la protection que réclament les partis extrêmes. Les citoyens demandent plus de protection, nous affirme l’auteur, sans pour autant préciser la nature de cette protection. Mais à quelle échelle veulent-ils cette protection ? A quelle échelle les électeurs du Front national et du Front de gauche pensent-ils l’action politique ? A l’échelle de l’Europe ? Marine Le Pen souhaite-t-elle une protection européenne ? Jean-Luc Mélenchon attend-il son salut de l’Union. Si tel était le cas, il siègerait sans doute plus souvent au Parlement de Strasbourg. Non, ces nouveaux parangons de la fierté made in France le disent et ils l’assument : c’est à l’échelle de la nation qu’ils pensent la souveraineté, et c’est à la nation de venir au secours de leurs électeurs.

A contrario, penser l’Europe implique de dépasser le cadre national, conçu comme le plus protecteur. Et donc, de surmonter ses peurs. Le projet européen est un projet foncièrement humaniste qui considère que tous les hommes ont des besoins et des droits communs, et que pour y répondre, mieux vaut qu’ils soient unis plutôt que divisés. Il est donc également libéral, car il part du principe que les Européens sont suffisamment responsables pour effectuer leurs propres choix en toute liberté. L’enjeu, pour le futur Etat européen que les fédéralistes appellent de leurs voeux, sera de trouver un juste équilibre entre la garantie de ces droits communs, et l’exercice de ces libertés individuelles.

Il y a donc un lien étroit entre la pensée fédéraliste et l’humanisme libéral. Etre fédéraliste, c’est considérer, à un moment donné, que l’on sera plus fort en s’ouvrant aux autres, en s’organisant ensemble, qu’en restant entre-soi. C’est également considérer que les Européens sont suffisamment adultes pour exercer leurs droits de citoyens à un échelon supranational, qui ne doit pas rester le domaine réservé des diplomates. L’article de Thomas Eustache a le mérite de nous rappeler ce lien. En tant qu’humaniste- libérale, il me donne une bonne raison d’être fédéraliste.

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Vos commentaires

  • Le 22 février 2013 à 11:53, par Henri En réponse à : Construire l’Europe fédérale, un projet humaniste et libéral

    Le lien entre libéralisme et projet européen est une réalité, mais cela sous-entend, en France, et maintenant dans plusieurs membres de l’Europe du sud, d’être capable d’expliquer le libéralisme. Le libéralisme n’est régulièrement présenté que dans son aspect économique, ce qui est un repoussoir pour beaucoup de nos concitoyens.

    « Un discours qui dépeindrait une Europe fédérale »protectrice« , »forteresse« , aux frontières extérieures stables et fermes - sans être, pour autant, une Europe »identitaire« ou d’extrême droite » ?

    C’est l’autre écueil de la construction européenne. Nous n’arrivons pas à penser un système politique en dehors de l’état nation, nous ne savons qu’exclure ou inclure mais en aucun cas intégrer.

    Daniel Cohn-Bendit a interpellé le président Hollande lors de son intervention au parlement européen : « il faut de l’imagination ». Chiche ! Sommes-nous prêt à repenser nos systèmes politiques, à les mettre en perspective commune, sans utiliser pour cela de coupables ou de boucs émissaires ?

    A mon sens, de la réponse à cette question dépend notre capacité à pouvoir débattre avec les nationalistes, ou autres extrêmes, ... C’est seulement par notre capacité à proposer un ensemble cohérent pour résoudre les problématiques présentes et futures que nous remporterons le combat des consciences.

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