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Il y a cinquante ans naissait le couple franco-allemand...

Un épisode méconnu : le sommet de Matignon du 6 novembre 1956.

, par Ronan Blaise

Il y a cinquante ans naissait le couple franco-allemand...

On fait souvent naître le couple franco-allemand des rencontres ’’De Gaulle-Adenauer’’ de janvier 1963. Mais le rapprochement politique franco-allemand est - en fait - bien antérieur à cette date...

En effet, on peut dire sans risque de trop se tromper que les ’’retrouvailles’’ franco-allemandes ont commencé, en fait, dès le mois de novembre 1956 -près de sept ans plus tôt- à l’occasion d’un sommet de Matignon resté méconnu, entre le Chancelier chrétien-démocrate allemand Konrad Adenauer et notre Premier ministre d’alors : le socialiste Guy Mollet.

Des rencontres bilatérales franco-allemandes qui, par l’aplanissement de bien des difficultés réelles existant encore, alors, entre les deux futurs partenaires, vont néanmoins rendre enfin possible la naissance de la CEE et du « Marché commun », relance inespérée du processus de construction européenne, deux ans seulement après l’échec de la CED...

Un épisode essentiel dans la réalisation d’un projet d’intégration européenne sur un mode supranational : ici, par la fusion des économies et par la fusion des espaces économiques nationaux en un vaste « Marché commun » » ...

Un épisode décisif mais méconnu de notre Histoire contemporaine que nous raconte - ci-dessous - Jean-Michel Gaillard, dont nous reproduisons ici l’excellente chronique rédigée à ce propos.

’’6 novembre 1956 : La route de Rome est ouverte’’.

« Par une froide journée d’automne, deux hommes font une brève promenade dans les jardins de l’hôtel Matignon entre deux séances de discussions. Le premier est le Chancelier chrétien-démocrate de la RFA, Konrad Adenauer. Le second est le président du Conseil français, le socialiste Guy Mollet.

Cette rencontre, le 6 novembre 1956, a pour but de débloquer la difficile négociation entre les six pays de la CECA, après l’échec de l’armée européenne (la CED), deux ans plus tôt. Et d’ouvrir la voie d’une fusion progressive de leurs économies par la création d’un « marché commun ».

Après la volte-face du 30 août 1954 et la renonciation à la CED, l’Europe était en panne, la France isolée et montrée du doigt, elle qui avait initié le projet d’armée européenne avant de l’enterrer, ses partenaires ulcérés.

Pourtant, certains ont alors refusé de baisser les bras. Jean Monnet d’abord, le père de la CECA. dès le 9 novembre 1954, il annonce qu’il ne briguera pas un nouveau mandat à la tête de la Haute-Autorité de la CECA, qu’il dirige depuis 1952. Il a donc les mains libres pour agir. Il enrôle trois de ses amis, ministres des affaires étrangères influents : le socialiste belge Paul-Henri Spaak, les chrétiens démocrates luxembourgeois et néerlandais Joseph Beck et Johan Willem Beyen.

Ils se mettent au travail et, le 18 mai 1955, Spaak remet aux six de la CECA un texte sur la relance de la construction européenne. Son idée ? La réalisation d’un grand « marché commun », c’est à dire la suppression progressive des droits de douane et la libre circulation des marchandises entre les pays membres.

Quelques jours plus tard, à Messine (Italie), les 1er et 2 juin, les six ministres des Affaires étrangères se réunissent. Outre Spaak, Beck et Beyen, il y a là Walter Hallstein pour l’Allemagne, Gaetano Martino pour l’Italie et Antoine Pinay pour la France. Le principe du « Marché commun » est adopté. Il ne reste qu’à négocier au plus vite le futur traité.

L’espoir renaît chez les europhiles. pourtant, ils déchantent rapidement. Les pourparlers, à peine entamés, s’enlisent. Certes, les pays du Benelux, actifs dans la relance du processus, ayant eux-mêmes expérimentés une union douanière, conscients des bénéfices d’un marché élargi, sont prêts à toutes les concessions. De même l’Italie qui cherche à entrer dans un cycle long de croissance et de modernisation.

Mais la France et l’Allemagne se regardent en chiens de faïence. Il y a, entre les deux pays, de réels conflits d’intérêts économiques et une méfiance politique. Paris s’inquiête du rêve de réunification allemande. Bonn s’alarme de la volonté française d’unifier l’Europe sous son hégémonie politique.

C’est pour sortir de cette impasse que, le 31 octobre 1956, Mollet et Adenauer décident de se voir le 6 novembre à Paris.

Deux drames internationaux vont finalement décider de la relance de l’Europe. Le 4 novembre, les chars russes entrent à Budapest pour écraser la révolte hongroise. le message soviétique est clair : le bloc d’Europe de l’Est lui appartient, RDA incluse. La crainte française et le rêve allemand d’une réunification de la RDA et de la RFA n’ont plus de raison d’être.

Le lendemain, 5 novembre, à 22 h 30, l’URSS envoie à Paris et à Londres un ultimatum leur enjoignant de mettre fin à l’opération militaire franco-britannique menée avec Israël contre la nationalisation du canal de Suez par Nasser.

Ultimatum entendu par le président américain Eisenhower qui, le lendemain, somme le Premier ministre britannique Anthony Eden d’arrêter les opérations. Les Français, pourtant victorieux sur le terrain, décident à leur tour de renoncer.

Les deux évènements montrent clairement que, pour Moscou et Washington, les nations d’Europe sont de simples pions sur un échiquier dont ils sont les maitres. Sauf à être des nains, les Européens n’ont d’autres voie que l’union. Adenauer déclare à Mollet : « La France et l’Angleterre ne seront jamais des puissances comparables aux États-Unis et à l’URSS. Ni l’Allemagne non plus. Il ne leur reste qu’une façon de jouer un rôle décisif dans le monde : s’unir pour faire l’Europe. Nous n’avons pas de temps à perdre. L’Europe sera notre revanche. »

Dans la journée, tous les conflits sont réglés. Le couple franco-allemand est né »

Bien entendu, certains de nos lecteurs objecteront en disant que le ’’rapprochement’’ franco-allemand était déjà dans les ’’tuyaux’’ depuis au moins la « Déclaration Monnet » du 9 mai 1950. Certes, et tout cela est fort juste. Mais, néanmoins, il faut tout de même bien se placer très précisément dans le contexte de l’époque et des années 1950 :

Alors, la France venait - en août 1954 - de rejeter le projet de la « Communauté Européenne de Défense » (CED) précisément parce que ce projet sous-entendait un projet de rémilitarisation de l’Allemagne, dix ans à peine après la fin du second conflit mondial.

Pareillement, juste rappeler que le référendum d’octobre 1955 visant à faire de la Sarre un État indépendant placé sous « Statut européen » (et destiné à accueillir les Institutions européennes) s’était également conclu par un échec pour les militants pro-européens, au terme d’une campagne électorale marquée, en cette région frontalière âprement disputée entre français et allemands, par le retour inquiétant du ’’refoulé’’ nationaliste.

Et donc juste souligner qu’à la fin de 1956, les relations franco-allemandes, marquées par des intérêts nationaux divergents, sinon contradictoires, n’étaient décidément pas nécessairement au beau fixe... (Comme le rappelle fort bien, ici, Jean-Michel Gaillard...).

- Sources :

Chronique tirée (ici, pages 31 à 34) des ’’Grands jours de l’Europe : 1950-2004’’.

Un Ouvrage de Jean-Michel Gaillard paru aux éditions Perrin (en 2004) et disponible, en format ’’poche’’, dans la collection ’’Tempus’’ (n°59) (140 pages, ici : pages 31 à 34). Acheter cet ouvrage sur le site d’achats en ligne Amazon.

- Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article est une photographie d’une statue du Chancelier Konrad Adenauer, document tiré du site de partage photographique flickr.

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