La dissuasion nucléaire française comme instrument de la sécurité de l’Europe ?

Comment invoquer d’Europe pour mieux la contourner…

, par Laurent Rergue

La dissuasion nucléaire française comme instrument de la sécurité de l'Europe ?

Le 21 mars dernier, Nicolas Sarkozy était à Cherbourg pour inaugurer un nouveau sous-marin nucléaire français. Il a à cette occasion prononcé un discours sur le rôle de la dissuasion nucléaire en Europe. Ce discours marque une vision très française de la défense européenne.

Dans son discours de Cherbourg, le président français a proposé aux États membres de l’Union européenne d’engager un « dialogue » sur le rôle que pourrait avoir la force nucléaire française dans la protection du continent. Selon lui, ce dialogue se justifie par la multiplication des menaces dans le monde, en particulier du fait de l’Iran, accusé par le chef de l’Etat d’accroitre la portée de ses missiles. Nicolas Sarkozy a ainsi déclaré que « c’est bien la sécurité de l’Europe qui est en jeu ».

Le président de la République a ensuite constaté que « les forces nucléaires françaises par leur seule existence sont un élément clé » de la sécurité du continent européen, d’où la nécessité, selon lui, d’en tirer « toutes les conséquences logiques ». Quelles sont ces conséquences logiques ? Tout simplement admettre que le bouclier français a vocation à protéger l’Union européenne.

La proposition de Nicolas Sarkozy peut paraître généreuse. Elle consiste en effet à faire entrer l’Union européenne dans les intérêts vitaux de la France en reconnaissant que les menaces du monde contemporain n’ont que faire des frontières nationales.

Le diagnostic est juste, mais la méthode proposée pose débat.

La France devant et le reste de l’Europe derrière ?

Derrière cette illusion de solidarité européenne face à des menaces communes, Nicolas Sarkozy ne cherche-t-il pas à couper l’herbe sous le pied de l’Union européenne ? Le président français ne propose en fait rien d’autre que d’apporter la protection de la France à ses voisins européens, selon des considérations unilatérales. A aucun moment il n’a proposé de construire une véritable défense européenne intégrée et supranationale ou au moins un échange sur la stratégie de dissuasion nucléaire.

De plus, l’idée de faire entrer l’Europe dans les intérêts vitaux de la France est loin d’être inédite : cela fait des décennies que la force de frappe française protège de facto l’Union européenne, sans qu’il soit nécessaire de le préciser formellement.

Au bout du compte, Nicolas Sarkozy ne fait que ressortir des placards une stratégie de dissuasion issue de la guerre froide. Cette dernière consiste, pour une puissance nucléaire, à décider unilatéralement d’octroyer ou non sa protection à qui bon lui semble.

Quand la souveraineté nationale revient à grands pas…

Le retour de cette stratégie archaïque est inquiétant. Il ressemble à une tentative désespérée d’un État pour conserver ses prérogatives en matière de défense. Nicolas Sarkozy prône en effet le maintien de la souveraineté française en la matière, ce qui signifie que la France doit rester totalement maîtresse de sa sécurité, quitte à ce que les autres pays européens se contentent de suivre.

Les déclarations de Nicolas Sarkozy sont certainement animées par la volonté de sauvegarder l’influence de la France en Europe. Etant donné que le président de la République est favorable à ce que la France réintègre totalement l’Otan, il est possible qu’il cherche en même temps à préserver le rôle pivot que joue son pays en matière de défense. Comme la France risque de ne plus être un pivot par rapport à l’Otan aux yeux de ses partenaires européens, elle s’efforcerait ainsi de conserver ce rôle dans le domaine de la dissuasion nucléaire en s’affirmant comme un leader.

Mais cette tendance persistante à vouloir proposer des alliances classiques dans une optique intergouvernementale traduit bien la difficulté qu’ont les élites politiques à se situer dans une dimension européenne. Ils sont bien conscients que les enjeux sont européens, mais ils ne sont pas prêts à admettre que les solutions le soient aussi.

Le pire est que cette méthode n’a rien d’exceptionnel : elle se retrouve dans plusieurs domaines et tend à prendre la forme d’une véritable contre-attaque de l’intergouvernementalité face aux progrès de l’intégration.

L’exemple du Pacte européen sur l’immigration défendu par le ministre français Brice Hortefeux est à cet égard très parlant. Son but est clairement d’obtenir une solution intergouvernementale préservant la souveraineté de chacun avant que le traité de Lisbonne n’entre en vigueur, car ce dernier fera de l’immigration une compétence communautaire dans laquelle le Parlement européen aura son mot à dire. Horreur !

Les États ont ainsi trouvé une nouvelle raison de coopérer et de revendiquer une approche prétendument européenne des problèmes : éviter à tout prix que l’Union européenne en tant que telle se mêle de leurs affaires !

Illustration : photographie d’une explosion nucléaire, issue de Wikipedia. Il s’agit ici d’une explosion en 1951 dans le désert du Nevada aux États-Unis.

Vos commentaires

  • Le 2 mai 2008 à 17:35, par Jean-Jo En réponse à : La dissuasion nucléaire française comme instrument de la sécurité de l’Europe ?

    Tu es beaucoup trop pessimiste, ne crois tu pas qu’il s’agit en fait d’une suggestion de M. Sarkozy de partager les bombes nucléaires françaises (tout comme nous vendons des centrales nucléaires) ? Je propose que nous répartissions notre arsenal proportionnellement au nombre de voix attribuées à chaque Etat membre au moment du traité de Nice, ainsi, aux prochaines réunions du Conseil de l’Europe et/ou du Conseil de l’Union, chaque Etat restera rivé sur ses positions, prêt à appuyer sur le champignon magique ! Quelle perspective réjouissante ! En tout cas, le discours de Cherbourg souligne toutes les contradictions du chef de l’Etat : construire une Europe de la défense, tout en affirmant le maintien d’une dissuasion nucléaire française sensée servir de parapluie au continent européen, tout en réintégrant le commandement de l’OTAN, tout en mettant en avant des coopérations renforcées... c’est encore plus facile que la quadrature du cercle ! Nous sommes encore très loin d’une défense européenne établie sur la base d’un modèle fédéral...

  • Le 5 mai 2008 à 18:27, par Ronan En réponse à : La dissuasion nucléaire française comme instrument de la sécurité de l’Europe ?

    Aux lendemains du référendum de mai 2005, le géopolitologue Alexandre Adler faisait - dans l’une de ses chroniques publiées alors dans le quotidien « le Figaro » - la suggestion suivante pour relancer l’Europe de la défense (et relancer l’Europe tout court...) :

    Qu’un officier de liaison européen (il avait précisé "allemand") soit systématiquement invité dans nos SNLE (i.e : « Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins » : unités porteuses de missiles à longue portée, eux-mêmes porteurs d’armes atomiques...) (à ne pas confondre avec nos sous-marins - à propulsion - nucléaire(s) mais dôtés d’armes conventionnelles "classiques"...) pour y partager les clefs du feu nucléaire avec l’officier commandant de bord... Bref : faire en sorte que nos partenaires européens tiennent - eux aussi - le manche du "parapluie" censé les protéger.

    Objectif : poursuivre l’intégration politique en mutualisant les moyens militaires ; ce "premier geste" devant - d’après Adler lui-même - trouver un prolongement militaro-diplomatique dans la mise en place d’un Etat-major européen dévolu à cette seule question "nucléaire" (et un prolongement politique dans la mise en place d’une future « FrançAllemagne » : prochaine fusion institutionnelle et politique des deux Etats concernés...) (et nouvel "avatar" - façon "noyau dur" - sur le thème de l’ "avant-garde"...).

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