Europe-Russie

Le défi européen de l’auto-perception russe

Pour une meilleure compréhension de notre voisin russe

, par Ramesh de Silva

Le défi européen de l'auto-perception russe

"On ne peut pas comprendre la Russie par la voie de la raison. On ne peut que croire en elle !" d’après Fiodor Tiouttchev (1803-1873) dans le poème « Silencium ». L’Europe ne semble plus croire en la Russie. L’espoir que suscitait la brève période de démocratisation et de libération du marché depuis l’ère Gorbatchev a été récemment détruit par la politique de plus en plus autocrate du système Poutine.

Article d’origine sur Les Euros du Village

Il ne reste plus alors qu’à chercher à comprendre la Russie pour traiter avec elle de façon effective. Or, pour comprendre la politique européenne actuelle de la Russie, il faudrait savoir comment la Russie se perçoit elle-même en tant qu’acteur, comment cela se reflète dans ses relations avec l’Europe et quelle serait la solution pour leurs désaccords. Ceci n’est pas évident. Depuis toujours, il existe une certaine ambivalence de la Russie par rapport à l’Europe, cette dichotomie se transmettant dans toutes leurs relations. Une politique européenne envers la Russie devrait prendre en compte ces éléments pour trouver un arrangement viable.

L’Ambivalence de la Russie envers l’Europe : une perspective historique

Les relations de la Russie avec l’Europe ont toujours été difficiles. Tenue géographiquement à l’écart de l’Europe, cette autocratie absolue, proche des féodalismes asiatiques, est différente du système européen, car une réelle société civile ne s’est pas développée en son sein. Pour se protéger des voisins hostiles, la principauté de Moscou, à partir de la fin du XVe sicèle sous le règne d’Ivan le Grand puis d’Ivan le Terrible, commence son expansion principalement vers l’Orient en soumettant des peuples de plus en plus lointains et étrangers, soumission suivie toujours d’une russification brutale. L’église orthodoxe accorde son parrainage religieux à cette entreprise, considérant Moscou comme la 3e Rome, l’héritière de l’empire romain, et proclamant les tsars souverains de la chrétienté.

Les réformes saccadées de Pierre Ier au XVIIe siècle, tendent pour la première fois à moderniser la Russie en prenant modèle sur ses voisins occidentaux. Cependant, malgré sa force politique et militaire, qui culmine avec sa victoire sur Napoléon, la Russie reste en retard dans son développement social, gouvernemental et économique. Or, quand l’intelligence russe s’inspire de l’idéal occidental et revendique une libéralisation, elle se trouve brutalement contrariée dans cette recherche et le régime autocratique cherche sa bénédiction dans un nouveau nationalisme russe pour légitimer son « Sonderweg » (autre chemin).

Après une perte de territoire à la fin de la première guerre mondiale, l’URSS cherche également son salut dans un contre-projet par rapport aux pays de l’Ouest hostiles. La guerre froide, sa deuxième phase de domination militaire en Europe, accentue l’opposition entre la Russie et les pays européens soit menacés, soit opprimés par elle. Ce n’est qu’avec les politiques de la glasnost et de la perestroïka qu’une ouverture aux valeurs occidentales se réalise, ce qui conduit à une démocratisation et l’ouverture du marché. Mais la modernisation vers le modèle occidental a pour conséquence l’effondrement de l’URSS, sa perte d’influence géopolitique et l’appauvrissement de la plupart de sa population. L’ensemble de ces éléments sont alors perçus comme un échec. Ainsi on cherche alors à renouer avec le passé tsariste et soviétique pour trouver une identité étatique nationale. Cependant, ceci est difficile, car la population n’est pas ethniquement homogène, les nouvelles frontières étatiques ont séparé 25 millions de russophones de la Russie et il manque l’idée de ce que pourrait être la place de la Russie dans le monde.

Dernièrement, les richesses des ressources naturelles ont donné à la Russie l’appui nécessaire pour mener de nouveau une politique spécifiquement russe et affirmer sa place dans l’arène internationale. Une politique étrangère plus confiante envers ses voisins et l’autocratisation du système étatique font partie de ce nouveau développement. Néanmoins, il existe une volonté réelle de coopérer au niveau européen.

Les conséquences de cette nouvelle donne pour les relations entre Europe et la Russie

Les points de conflit entre une Russie renforcée et une Europe toujours méfiante vis-à-vis des tendances isolationnistes de son grand voisin oriental sont importants. D’abord, l’Union européenne en tant qu’acteur politique n’est perçue que comme un véhicule des grands Etats membres pour mener une politique rendue plus puissante du fait même de cette union. C’est pour cette raison que la Russie préfère traiter directement avec ces grandes puissances.

Ensuite, la nouvelle Russie n’est plus prête à recevoir des conseils sur sa politique intérieure, surtout dans le domaine des droits de l’homme. Ainsi, un des éléments au cœur de la politique étrangère de l’UE se trouve heurté et ne peut être forcé, car, en l’absence de perspective réaliste d’adhésion, il manque un moyen efficace de pression.En effet, l’argumentaire de l’UE sur la question des droits de l’Homme tire généralement sa force des perspectives d’adhésion. Le dilemme que cause l’absence de doctrine nationale se produit surtout dans le cas de la Tchétchénie. La Russie ne peut pas prétendre protéger les minorités russes dans son entourage et agir contre ses propres minorités pour préserver l’unité de son territoire.

De plus, les relations extérieures restent conflictuelles lorsqu’il s’agit du voisinage commun de l’UE et de la Russie. Le souci de Moscou est l’élargissement progressif de l’UE et le désir de plusieurs Etats, se trouvant dans sa zone d’influence, d’adhérer à celle-ci. Ainsi, la Russie poursuit une politique proactive par rapport à ses voisins, comme la Moldavie ou la Géorgie, pour préserver leur dépendance. Cette politique s’inspire non seulement de l’idée de cordon de protection de l’empire mais elle reflète également la nouvelle doctrine visant à favoriser la stabilité de l’Etat par rapport à la démocratie libérale.

Finalement, il reste les conflits commerciaux, surtout dans le secteur de l’énergie. L’investissement des compagnies pétrolières européennes se trouve menacé, ainsi que l’approvisionnement énergétique de l’Europe en général. Lors du sommet informel de Lahti en octobre 2006, les leaders européens et Poutine ne sont pas arrivés à se mettre d’accord sur une charte de l’énergie. Une des raisons de cet échec réside dans la critique concernant la politique russe envers la Géorgie. Cependant, le refus d’accorder une quelconque concession aux européens de la part de Poutine a conduit ces derniers, généralement divisés, à rapprocher leurs positions et à repousser les négociations, au lieu de se contenter de l’obtention d’un accord à tout prix.

Une fois de plus, cette confrontation s’explique par la nouvelle confiance russe. Alors que les Etats européens pouvaient conclure des contrats en leur faveur dans les années 1990, la Russie profite maintenant de son changement d’importance pour dicter elle-même ses conditions.

Quelles solutions pour un arrangement politique viable ?

Les points de conflit exposés plus haut pourraient nous inciter à une attitude très négative concernant toute coopération entre l’UE et la Russie. Il est cependant logique qu’un Etat s’oppose à toute ingérence dans ses affaires internes et poursuive ses propres intérêts, tant qu’il a la puissance de le faire. Le changement dans l’auto-perception russe, la nouvelle confiance, est une réalité que l’on se doit peut être d’accépter.

Néanmoins, l’acceptation n’équivaut pas à la résignation. Le sommet de Lahti a montré qu’une position européenne forte est possible. Et même si celle-ci mène à un échec de négociations particulières, un arrangement alternatif entre la Russie et un des grands pays membres ou un alignement à ses propos aurait consistitué une solution moins favorable . L’acceptation de la Russie en tant que partenaire équivalent aurait l’avantage de fonder la relation sur des intérêts communs au lieu d’attendre de la Russie qu’elle devienne plus européenne ou de l’abandonner comme « cas perdu ». Ainsi, en matière d’énergie, la Russie dépend de l’Europe et vice versa. Un accord est alors peut être difficile à trouver, mais il doit se faire.

Une stratégie unitaire serait également la solution pour le voisinage commun. Si l’on ne perçoit pas l’adhésion de l’Ukraine ou d’autres Etats de la région comme une perte d’influence mais comme une situation qui pourrait entraîner une double intégration de ces pays dans les deux pôles (UE et Russie), alors ceci permettrait peut être une coopération plus forte en matière de lutte contre le crime organisé ou dans le domaine de la défense. De la même façon, si l’engagement européen dans le Caucase (en matière énergétique) n’était plus perçue comme une tentative d’enfouir la position de la Russie comme fournisseur privilégié d’énergie de l’Europe, mais comme une garantie de stabilité qui pourrait également empêcher l’effondrement des frontières russes, ceci serait également dans l’intérêt russe.

Si les choses venaient à entendus de cette manière, alors ,peut être, même les appels incessants concernant les violations des droits de l’homme seront écoutés en Russie. Si la voie de la raison permet de trouver les intérêts communs entre la Russie et l’UE, nous pourrons recommencer à croire en elle.

Illustration : visuel des Euros du Village

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