Andrew Duff, ancien président de l’Union des Fédéralistes Européens, remet en cause le dogme de l’élargissement

, par Noémie Chemla

Andrew Duff, ancien président de l'Union des Fédéralistes Européens, remet en cause le dogme de l'élargissement
Pour Andrew Duff, les réticences d’Emmanuel Macron ont provoqué « un moment de réflexion dont ils avaient grand besoin » et espère que les États « sauront mettre à profit ce moment ». Source : Wikimédia commons

Le 10 mars 2020, Andrew Duff a publié pour le European Policy Center un document de travail intitulé « Setting the bounds of the European Union » (littéralement « fixer les limites de l’Union européenne »), dans lequel il revient sur le bilan des récents élargissements de l’UE mais aussi du Brexit.

Qui est Andrew Duff ?

Andrew Duff est un homme politique anglais, ancien député démocrate-libéral au Parlement européen et président de l’Union des fédéralistes européens, ou UEF, association promouvant le fédéralisme européen, de 2008 à 2013. Il est notamment l’une des personnes à l’origine de la création du Groupe Spinelli, initiative destinée à relancer la recherche de fédéralisme au sein de l’Union Européenne en 2010. Andrew Duff est donc loin d’être eurosceptique ou protectionniste. Il a pourtant récemment publié pour le European Policy Centre, le principal think-tank travaillant sur le processus d’intégration communautaire, un « discussion paper » dans lequel il semble remettre en cause le dogme de l’élargissement « à outrance », dans le cadre des négociations pour intégrer à l’Union Européenne plusieurs pays des Balkans occidentaux.

Élargissement de l’UE : les conditions actuelles

Pour rappel, le processus actuel d’intégration de l’UE suit plusieurs étapes : le pays souhaitant adhérer dépose d’abord sa candidature auprès de la Commission Européenne, qui doit d’abord accepter son dossier, lui donnant ainsi le statut de candidat officiel. Une fois acceptée la demande d’adhésion, s’ouvrent les négociations en vue de l’adhésion du pays, notamment pour vérifier que le pays a bien la capacité d’intégrer l’Union Européenne en remplissant les critères dits « de Copenhague », à savoir : un critère politique (Etat de droit), un critère économique (économie de marché suffisamment compétitive) et « l’acquis communautaire » (capacité à intégrer les obligations et objectifs de l’Union).

Actuellement, 6 pays sont candidats officiels, dont 5 dans les Balkans : l’Albanie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Turquie. En 2003, le Conseil Européen de Thessalonique s’est engagé à approfondir la relation de l’UE avec les Balkans et à travailler à leur intégration dans l’UE. Seuls la Serbie et le Monténégro ont actuellement des négociations en cours avec l’UE.

Macron et le précédent « anti-élargissement »

En réalité, les pays d’ex-Yougoslavie sont confrontés à un ensemble d’obstacles qui compliquent leur adhésion à l’UE. Tout d’abord, la région demeure très pauvre, toujours affectée par les conflits ethniques extrêmement violents qui l’ont déchirée après la fin du communisme dans les années 90. La candidature de la Macédoine a ainsi été suspendue en raison du désaccord autour de son nom, qui n’a été résolu qu’en 2018 ; celle de l’Albanie a été suspendue à cause de la corruption systématique qui gangrène le pouvoir en place ; l’indépendance du Kosovo n’est pas reconnue par la Serbie ni par 5 pays membres de l’UE (Chypre, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie et l’Espagne), et la Bosnie-Herzégovine demeure dans un état de quasi-guerre civile sous la supervision militaire de l’UE et des États-Unis.

C’est lors de la réunion du Conseil de l’UE le 19 novembre 2019 que se sont cristallisées pour la première fois les tensions au sein des pays membres, la France, à travers la voix d’Emmanuel Macron, se déclarant officiellement opposée à l’élargissement de l’UE à l’Albanie et à la Macédoine, les Pays-Bas et le Danemark partageant ses réserves. Paris a alors publié une note libre intitulée « Reforming the European Access Process », proposant une nouvelle approche de l’élargissement fondée sur 4 principes : des négociations par regroupement de secteurs, des conditions strictes de convergence avec l’UE en ce qui concerne l’État de droit et les politiques économiques et sociales, des bénéfices concrets durant le processus, et enfin un procédé rendu réversible afin d’augmenter la crédibilité de l’UE et d’encourager les pays candidats à fournir de réels efforts. L’argument principal du raisonnement français est qu’il ne serait pas réaliste d’accueillir de nouveaux pays plus pauvres et plus instables, dans une Union qui ne parvient déjà pas à se réformer à l’heure actuelle – le Royaume-Uni s’est retiré, l’euroscepticisme monte et remet en cause les acquis communautaires (en Hongrie, en Pologne, en Italie…), et il suffit de constater que la réponse à la crise du coronavirus a été nationale avant d’être communautaire.

La Commission a ensuite répondu par un communiqué le 5 février 2020 intitulé « Renforcer le processus d’adhésion : une perspective européenne crédible pour les Balkans occidentaux », reprenant certaines idées du document français : elle définit ainsi 6 « groupes de chapitres de négociations » et suggère que des négociations pourraient être suspendues ou réinitialisées. Elle propose également de rendre les négociations plus dynamiques avec davantage de conférences intergouvernementales et une plus grande participation des autres institutions européennes.

Andrew Duff pour une introspection de l’UE et des pays candidats

Andrew Duff revient d’abord sur le Brexit, qui a brusquement mis un frein à la « mission historique d’une Union toujours plus étroite ». Même si le Royaume-Uni est appelé à conserver une relation étroite avec l’UE (relation qui reste à construire), sa sortie aura un impact politique et budgétaire profond. Il affirme également que l’entrée de 10 nouveaux membres en 2004, pays d’Europe centrale et orientale de l’ex-bloc communiste, n’a pas été aussi aisée que prévu, et a remis en cause le rêve d’une Union toujours plus large et plus en profondeur : « La transition après le communisme a été plus longue et plus coûteuse que prévu », écrit Andrew Duff. « La capacité de l’Union à adopter de nouveaux membres a été durement mise à l’épreuve. Sous pression, l’Union a continué à s’élargir, au détriment de son approfondissement ».

A l’opposé d’un idéal d’élargissement de l’UE qui ouvrirait ses portes à des pays plus défavorisés économiquement, Duff affirme également qu’il faut se résoudre à l’idée que d’autres options sont possibles. Après tout, l’UE a déjà des partenariats variés avec l’Ukraine ou encore la Turquie, et développe actuellement sa future relation avec le Royaume-Uni, qui sera probablement très étroite. « L’Union Européenne doit apprendre à gérer une intégration différentiée dans une Europe toujours exigeante, complexe, à des niveaux toujours plus variés ». Le problème est que la divergence des vues, notamment quant au rapport entre une Europe de la défense et l’OTAN, continue de ralentir la construction d’une Europe géopolitique, celle-ci devant, selon l’auteur, cesser de simplement déléguer sa défense et sa sécurité à l’OTAN si elle souhaite assumer sa souveraineté en matière de défense, ainsi qu’un rôle plus profond au sein de l’OTAN, ce que semble appeler la politique isolationniste de Donald Trump.

Dans la continuité de la note libre française et du communiqué de la Commission, Andrew Duff estime que l’arrivée de 6 nouveaux membres aurait de sérieuses conséquences sur la gouvernance européenne et que leur adhésion ne serait réaliste ni du point de vue de la situation institutionnelle de l’UE, ni du point de vue de la situation économique et politique des pays candidats. Il ajoute qu’il faut se demander si l’UE est bel et bien honnête avec les pays balkaniques, plusieurs États membres se montrant moins enthousiaste face à la perspective de l’élargissement. Il en résulte que plutôt que donner de faux espoirs aux pays candidats, l’UE a besoin de définir une véritable stratégie continentale. « Le président Macron a déclenché dans les Balkans occidentaux un moment de réflexion dont ils avaient grand besoin. Espérons que les nouveaux dirigeants de l’UE sauront mettre à profit ce moment », conclut Andrew Duff.

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