Argent scandaleux… La monarchie espagnole est-elle en danger ?

, par Maryse Lhommet

Argent scandaleux… La monarchie espagnole est-elle en danger ?

L’histoire semblait pourtant avoir bien commencé. Après des années de dictature, une transition vers un régime plus démocratique sans guerre civile et un putsch déjoué par le soutien du roi, rien ne semblait troubler la monarchie espagnole dans le cœur de ses sujets. C’était sans compter sur la figure centrale de cette monarchie restaurée, le roi émérite Juan Carlos, qui, bien avant son abdication, faisait les actualités avec sa fille et son gendre pour différentes frasques mondaines et juridiques, jusqu’au scandale des comptes offshores, dévoilé par un article de la Tribune de Genève en mars. L’affaire a tant effrayé le monarque actuel, Felipe, fils de Juan Carlos qu’il a préféré renoncé à son héritage personnel. À croire que le scandale financier des comptes offshore de Juan Carlos serait l’affaire de trop, et la monarchie espagnole peut être vraiment menacée.

Des fonds suspects, non déclarés…

Le scandale a éclaté le 4 mars 2020 dans les colonnes du journal suisse la Tribune de Genève. Juan Carlos, roi d’Espagne émérite, possède des comptes bancaires non déclarés au fisc espagnol à la banque suisse Mirabeaud. Sur ses comptes ouverts au nom de la société Lucum enregistrée au Panama dont il est le seul bénéficiaire, dormiraient paisiblement quelques 100 millions de dollars. Cet argent, l’ancien roi l’aurait reçu le 8 août 2008 du roi d’Arabie Saoudite Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, via le ministère des Finances saoudien. Il aurait utilisé ce compte à plusieurs reprises jusqu’en 2012, date à laquelle il aurait retiré 65 millions d‘euros (son plus gros virement) à une ancienne amante Corinna zu Sayn-Wittgenstein depuis une succursale d’une autre banque aux Bahamas. Il aurait également versé un million d’euros à une autre ancienne amante et nommé son fils l’actuel roi d’Espagne comme bénéficiaire du compte après sa mort.

Au procureur, Corinna zu Sayn-Wittgenstein explique que les fonds sont une donation de la société Lucum. Les avocats de l’ancien souverain soutiennent quant à eux que cet argent lui a été transféré comme « donation pour elle et son fils » qui se seraient « occupés du roi pendant plusieurs années à l’époque où il n’était pas en bonne santé ». La question se pose : pour quelle raison le roi d’Arabie Saoudite a-t-il versé une telle somme à la société détenue par Juan Carlos et pourquoi ce dernier a-t-il tenu à garder l’existence de ce versement secret ?

En 2008 après une visite du monarque arabe en Espagne, Riyad et Madrid signaient un accord de coopération économique et culturelle. Or, c’est une semaine après sa publication au bulletin officiel que le virement de 100 millions de dollars a atterrit sur le compte suisse de la fondation Lucum.

Les explications de Juan Carlos et de Corinna Larsen ne convainquent visiblement pas le procureur suisse. Celui-ci choisit de laisser l’enquête ouverte. Il soupçonne tant le paiement que la distribution de ces sommes d’argent de constituer un « blanchiment d’argent aggravé », soit un délit de corruption. Cette enquête vise Corinna Larsen, les représentants de la banque Mirabeaud, et un homme proche du roi, Dante Cononica. La première a par ailleurs porté plainte contre Juan Carlos, arguant que l’argent lui avait été versé pour la faire taire.

Des affaires en pagaille

La justice espagnole n’est pas en reste, puisque le juge Manuel García Castellón, magistrat de la Cour d’instruction à la Cour nationale, garde ouverte une pièce distincte concernant le paiement présumé de commissions pour la construction du TGV à La Mecque. L’immense projet ferroviaire avait été mené en 2011 par un consortium d’entreprises espagnoles pour un budget d’environ 7 000 millions d’euros. Cette affaire fait écho à une autre, toujours en cours : en juillet 2018, deux journaux espagnols El Español et OK Diario publient des enregistrements téléphoniques de Corinna Larsen parlant à un ancien commissaire ripou José Manuel Villarejo.

Dans ces enregistrements, Mme Larsen affirme que Juan Carlos l’aurait utilisée comme prête-nom pour cacher une partie de sa fortune. Elle explique comment Juan Carlos aurait, à son insu, mis à son nom une partie de son patrimoine – notamment des terrains au Maroc –, afin de bénéficier de son statut de résidente à Monaco qui lui permet de ne pas déclarer au fisc les biens patrimoniaux. Elle y affirme également que Juan Carlos aurait réclamé une commission pour avoir joué les intermédiaires dans l’obtention de la concession pour la construction du TGV par un consortium d’entreprises espagnoles à La Mecque. D’après elle, le roi émérite aurait « reçu un grand virement en provenance du roi d’Arabie Saoudite ».

Le journal suisse révèle par ailleurs qu’une procédure pénale est ouverte depuis août 2018, contre des proches de l’ancien roi (et parmi eux son cousin Alvaro de Orleans). Ces proches sont en effets mentionnés dans des enregistrements réalisés par Mme zu Sayn- Wittgenstein et désormais aux mains du procureur suisse Yves Bertossat. Ces derniers ont leur résidence fiscale à Monaco et de nombreux comptes en Suisse. Ils gèrent également des centaines d’entreprises dans les paradis fiscaux.

La parution de cette article a plongé la famille royale dans l’embarras, et pour cause : depuis son accession au trône, le roi Felipe n’a eu de cesse que de restaurer l’image de la royauté ternie par les scandales familiaux afin de préserver son utilité dans l’esprit des Espagnols. Ce dernier scandale est un énième pied de nez à cette tentative.

Le roi espagnol, garant de la démocratie ?

Le peuple espagnol a historiquement préféré fermer les yeux sur les frasques de son ancien souverain qu’il respecte pour son rôle central dans la transition démocratique après la mort du dictateur Franco en 1975. Juan Carlos, qui avait suivi une éducation militaire franquiste avait, dès les premiers mois de son règne annoncé sa volonté de diriger avec le peuple et avait ainsi permis la rédaction de la nouvelle constitution en 1978. Dans cette constitution qui instaure une monarchie parlementaire, le roi « doit se maintenir au-dessus des contingences du gouvernement. Il est l’arbitre du fonctionnement des institutions. Il représente l’expression de l’unité de l’État et le représente ».

Or, ce dernier scandale questionne le rôle actuel de l’ancien monarque qui n’a pas attendu son abdication pour être mêlé à divers scandales financiers. Juan Carlos entrave le fonctionnement des institutions qu’il était censé arbitrer au moment de l’ouverture de ces comptes et, si les faits sont avérés, son intervention comme intermédiaire dans la négociation du contrat de construction du TGV à La Mecque contre rémunération contredirait son rôle de représentation du pays dans le monde (pour lequel il recevait une dotation financée par le contribuable espagnol) et son obligation de se maintenir au-dessus des contingences du gouvernement.

Le roi Felipe, sauveur de la monarchie Espagnole ?

Cette affaire porte atteinte à l’institution dans son ensemble puisqu’en nommant son fils bénéficiaire des comptes de sa société Lucum, Juan Carlos y mêle le roi actuel des Espagnols. Dans un contexte de crise économique et politique où les catalans indépendantistes revendiquent de plus en plus fort leur indépendance — des catalans qui s’opposent au gouvernement central et refusent de reconnaître l’autorité royale — un tel mélange des genres nuit gravement à l’image de la monarchie. Le roi Felipe l’a bien compris. Il a annoncé renoncer à l’héritage de son père et retirer à ce dernier la dotation octroyée jusqu’alors d’un montant annuel de 195 000 euros. Une façon comme une autre de prendre des distances avec un ancien souverain devenu encombrant.

Nul ne peut dire si cette mesure suffira à faire oublier aux Espagnols que le comportement de leur ancien souverain est entré à plusieurs reprises en totale contradiction avec les devoirs inhérents à sa position d’autant que Juan Carlos ne pourra être tenu responsable de ces agissements. En effet, depuis le vote par le parlement espagnol le 26 juin 2014 d’une immunité particulière (aforamiento), l’ancien roi ne peut être poursuivi devant aucune juridiction à l’exception du Tribunal Suprême. Cette immunité, dont bénéficient d’autres membres de la famille royale comme la reine, sa fille, l’ancienne reine Sofia explique aussi pourquoi, alors que tout gravite autour de lui, Juan Carlos ne fait pas parti des personnes visées par l’enquête ouverte par le procureur suisse ni par celle du juge madrilène.

Cette immunité de l’ancien souverain est d’ailleurs de plus en plus contestée parmi les socialistes qui pourtant s’étaient abstenus lors du vote de la loi par les conservateurs en 2014. L’avenir et surtout, la poursuite des enquêtes ouvertes nous dira si les prises de distances de la famille royale vis-à-vis de Juan Carlos auront été suffisantes pour atténuer le mécontentement suscité par cette affaire de l’autre côté des Pyrénées.

Une chose est sûre cependant, si le républicanisme espagnol n’est pas mort, il n’est, pour l’heure, en dehors de la Catalogne, pas le courant dominant.

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Vos commentaires

  • Le 7 août à 11:55, par MINGUEZ En réponse à : Argent scandaleux… La monarchie espagnole est-elle en danger ?

    Pour un projet ferroviaire dont les industriels espagnoles seraient bénéficiaires c’est plutôt les industriels qui donnerait de l’argent pour service rendu au Roi, or ici c’est de l’argent Saoudien qui finance un service du Roi d’Espagne. C’est donc l’accord de coopération économique et culturelle entre l’AS et l’Espagne qui est à l’origine de la corruption du Roi. Cela me rappel le Pacte de Marrakech, un accord qui semble neutre mais qui entre les lignes bénéficiera à l’Arabie Saoudite et son projet d’expansion de l’Islam en terre européenne. La fuite du Roi d’Espagne ressemble à l’épisode du Roi de France à Varennes, mais la trahison est la même.

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