Comment parler de l’unité européenne : Les leçons tirées de la gestion de l’AfD

, par Konstantin Petry, Pierrick Le Paven

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Comment parler de l'unité européenne : Les leçons tirées de la gestion de l'AfD
11/04/2019. Berlin, Allemagne. Alice Weidel lors d’une conférence de presse de l’Alternative pour l’Allemagne. © Olaf Kosinsky / Wikimedia Commons.

Dans le juste milieu démocratique et pro-européen allemand, une explication courante de la montée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) consiste à considérer ses électeurs comme des enfants peu instruits : dépourvus de réelle capacité d’action politique, sensibles à la rhétorique la plus élémentaire et votant sur la base d’émotions irrationnelles. Si l’on adhère à cette lecture, la solution logique serait alors de simplement mieux expliquer ses propres politiques. En pratique, cela a conduit à une rhétorique encore plus simpliste que celle dont leurs adversaires les accusent.

Le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), autrefois représentant de la classe ouvrière, est aujourd’hui le plus enclin à s’inscrire à cette tendance. Lorsqu’il était ministre des Finances en 2020, Olaf Scholz a annoncé un programme de crédit illimité, qu’il a qualifié du bazooka que nous utilisons pour faire ce qui est nécessaire maintenant. Cet épisode n’est pas resté isolé. D’autres choix linguistiques étranges ont suivi : Doppelwumms (« double coup »), Wachstumsturbo (« turbo de croissance »), et désormais la version mutée de la ministre du Logement, Varena Hubertz, Bauturbo (« turbo de la construction »).

Le parti traditionnel de gouvernement, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), a également adopté cette tendance. Le soir de son plus grand succès, le président du parti Friedrich Merz a déclaré que « désormais, le Rambo Zambo pouvait aussi avoir lieu à la Maison Adenauer ». Quelle que soit la signification réelle de cette formule, elle ne correspond guère à la rhétorique que l’on attendrait d’un chancelier en devenir. Si l’intention affichée est de permettre aux responsables politiques de montrer davantage d’émotions, cet abaissement du niveau du discours politique apparaît à la fois artificiel et largement perçu comme infantilisant.

L’efficacité de la provocation

À l’inverse, l’AfD délivre ses provocations rhétoriques constantes avec une apparente sincérité dont manquent les responsables politiques traditionnels. Leurs déclarations sont outrancières : Alice Weidel a qualifié Adolf Hitler de figure de gauche, Alexander Gauland a réduit la dictature nazie à de simples fientes d’oiseaux dans l’histoire, et Björn Höcke donne des conférences pseudo-scientifiques sur des taux de natalité élevés chez les populations noires. Aussi extrêmes et erronées que soient ces affirmations, elles sont formulées de manière à permettre à leur public de se sentir écouté et pris au sérieux, ouvrant ainsi leur public à un prétendu ensemble de faits alternatifs.

Contrairement à ce que pensent de nombreux observateurs démocrates et pro-européens à travers le continent, la rhétorique des partis de droite radicale comme l’AfD n’est pas stupide. Au contraire, elle est souvent bien plus sophistiquée que le langage employé par ceux qui souhaitent préserver le statu quo et le dialogue constructif. Elle donne à des électeurs que l’on décrit souvent comme votant par haine ou par peur le sentiment d’être, en réalité, bien plus intelligents que ces élites politiques qui concluent des compromis et des concessions impopulaires tout en s’adressant aux citoyens de manière condescendante.

Cette dynamique permet de comprendre pourquoi les électeurs de l’AfD sont souvent peu affectés par les piètres performances de leurs responsables politiques inexpérimentés, lesquels peinent parfois à maîtriser les règles les plus élémentaires de la procédure parlementaire. Pour ces responsables, il est tout simplement inutile de connaître les règles d’un jeu lorsque l’on a déjà décidé de ne pas y jouer. C’est précisément pour cette raison qu’il est contre-productif pour la CDU et le SPD de reprendre certains éléments de l’agenda politique de l’AfD — ce que leur coalition a fait en matière de contrôles aux frontières, à l’instar d’autres gouvernements comme celui du Danemark. L’objectif de l’AfD n’est pas d’être acceptée au sein du système parlementaire, mais de le saper et de le discréditer de l’intérieur.

L’importance de mener notre propre jeu

Ceux qui aspirent à lutter contre l’extrême droite ne doivent pas chercher à mieux jouer le jeu existant, mais à en créer un tout autre. En promouvant l’unité européenne à un moment où l’administration Trump et le régime de Poutine l’attaquent sous différents angles, les responsables politiques traditionnels peuvent tirer parti d’un regain d’intérêt pour le pan-européanisme chez les jeunes électeurs plus actifs en ligne. Ce que l’on perçoit comme une crise démocratique pourrait être envisagé comme une opportunité de construire une réalité différente. Après tout, le mot crise vient du grec ancien krisis, qui signifie « décision ».

Le principal obstacle à l’unité européenne est que, trop souvent, elle est présentée comme une simple nécessité, plutôt que comme l’opportunité qu’elle représente réellement. Les acteurs de l’UE, et même de nombreux partisans d’une Europe fédérale, se concentrent trop souvent sur des détails technocratiques, au lieu de présenter leurs idées comme une véritable alternative au statu quo, capable d’insuffler un véritable espoir parmi les masses.

La nature autoréférentielle des institutions européennes, aggravée par le chevauchement déroutant entre le Conseil européen, le Conseil de l’Union européenne et le Conseil de l’Europe, fait oublier que le mouvement pour l’unité européenne a eu un passé remarquable en tant que projet de paix et conserve encore le potentiel de façonner un avenir démocratique et lumineux dans un monde de plus en plus autoritaire.

Aujourd’hui, tous ceux qui connaissent la politique européenne savent que notre objectif n’est qu’à un changement de traité. Pourtant, il ne sera pas atteint si une intégration plus profonde vers une véritable Union fédérale européenne n’est pas rendue plausible et concrète aux yeux du grand public. Dans les démocraties modernes, ce type de transformation passe avant tout par la communication ; il revient donc aux forces pro-européennes de développer de nouvelles formes de communication, plus efficaces. Si cela se produit, alors peut-être les citoyens verront-ils que l’unité européenne n’est pas une utopie — elle est inévitable.

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