Frédéric Petit : « Il faut lancer la coalition Sky Shield pour protéger les civils ukrainiens. »

L’interview mensuelle

, par Florian Pileyre, Propos recueillis par Florian Pileyre

Frédéric Petit : « Il faut lancer la coalition Sky Shield pour protéger les civils ukrainiens. »
Frédéric Petit (au centre) lors d’un déplacement en Ukraine ©Frédéric Petit

Il n’y a pas une nuit sans que le bruit des sirènes et des bombes russes ne retentisse en Ukraine. Chaque matin, le bilan des autorités ukrainiennes annonce de nouveaux morts, blessés et bâtiments éventrés. Et chaque matin aussi, les capitales européennes dénoncent inlassablement la barbarie de ces attaques de drones russes par centaines qui tuent à l’aveugle des civils ukrainiens innocents. Dans la nuit du mercredi au jeudi 28 août, ce sont même les bureaux de la représentation diplomatique de l’Union européenne à Kyiv qui ont été touchés. Avant cela, des drones russes ont explosé sur le territoire de la Pologne, de la Roumanie ou bien encore de la Lituanie, tous membres de l’OTAN et couverts par l’article 42.7 de l’UE qui dispose qu’ « au cas où un Etat membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ». Face à la barbarie russe et à l’incapacité de l’Ukraine de protéger seul son espace aérien, plusieurs voix s’élèvent pour appeler les autorités européennes à défendre l’espace aérien via l’initiative « Sky Shield ». Frédéric Petit, député de la septième circonscription des Français établis hors de France, a lancé une pétition pour demander au gouvernement français de rejoindre formellement la coalition « Sky Shield » en engageant des moyens aériens et logistiques pour protéger le ciel ukrainien et sauver des vies civiles. L’équipe du Taurillon est allée à sa rencontre.

Le Taurillon : Monsieur Frédéric Petit, d’où vient l’initiative « Sky Shield » et en quoi consiste-t-elle ?

Frédéric Petit : L’initiative “Sky Shield” fait l’objet de discussions depuis plus de deux ans. Elle repose sur un constat préoccupant : la Fédération de Russie ne mène pas uniquement une guerre militaire classique, mais une véritable guerre hybride, combinant des attaques conventionnelles à d’autres formes d’agressions visant directement les populations civiles et qui ne sont pas couvertes par le droit international. Par le biais de bombardements délibérément ciblés, Vladimir Poutine frappe les écoles, les abris et les infrastructures essentielles, privant ainsi les enfants et les familles d’un semblant de vie normale. Cette stratégie traduit une violence décomplexée, qui s’est encore intensifiée depuis le début de l’année. Je me suis rendu en Ukraine plus tôt cette année et j’ai été profondément choqué par l’ampleur et la brutalité des bombardements visant les civils. Ces frappes incessantes relèvent, à mes yeux, d’actes de terrorisme. Vladimir Poutine déploie une politique assumée de déshumanisation des populations ukrainiennes, cherchant à exercer une pression maximale externe tant sur le champ de bataille que dans les négociations diplomatiques, en faisant de la population civile une cible stratégique.

L’initiative “Sky Shield” traduit une volonté claire : celle de mobiliser les forces vives de la société, en réunissant trois pôles essentiels — le monde de l’entreprise, l’expertise militaire et des acteurs politiques dont je fais partie. Cette démarche s’incarne notamment dans la pétition “Sauvons les civils des drones russes, fermons le ciel au-dessus de l’Ukraine !”, que j’ai lancé avec un entrepreneur et un ancien militaire expert en aéronautique [Philippe Moreau-Chevrolet et Xavier Tytelman] et qui visait à transformer l’usage du hashtag #SkyShieldNow récurrent sur les réseaux sociaux en quelque chose de concret. Je suis convaincu que le moment est venu d’impulser une initiative citoyenne coordonnée, capable de changer concrètement les choses. Cette pétition constitue une première étape importante, car elle fédère des acteurs issus de milieux différents mais complémentaires, unissant leurs forces pour réagir face à une urgence humanitaire et sécuritaire.

Le Taurillon : De quoi et de qui l’Ukraine a-t-elle besoin pour protéger son espace aérien et pour empêcher Vladimir Poutine de cibler la population civile ukrainienne par des frappes de missiles et de drones ? Avons-nous, en Europe, les moyens militaires et techniques de le faire, et ce alors que les frappes russes se comptent par centaines chaque nuit ?

Frédéric Petit : Il est essentiel, tout d’abord, de comprendre à quel point la nature du conflit et les formes d’attaques évoluent de part et d’autre, il faut donc plusieurs modes d’actions ciblées. La Russie mène plusieurs types d’offensives contre les populations civiles, et les drones occupent une place centrale dans cette stratégie. L’usage des drones, tout comme les technologies qui les sous-tendent, progressent à une vitesse fulgurante des deux côtés du front, avec de véritables avancées technologiques.

Par exemple, au début du conflit, l’Ukraine parvenait aisément à neutraliser l’efficacité des drones adverses en brouillant leurs signaux GPS. Aujourd’hui, la situation a considérablement évolué : tant du côté russe qu’ukrainien, les drones sont désormais équipés de trois ou quatre systèmes GPS, voire davantage, rendant les brouillages beaucoup moins efficaces. Les dispositifs ukrainiens ne parviennent plus à perturber simultanément l’ensemble de ces signaux. Par ailleurs, une autre évolution majeure réside dans la capacité des drones à opérer à des altitudes plus élevées, ce qui complique considérablement leur interception par les défenses aériennes ukrainiennes. Evidemment tout cela se traduit par une mortalité des civils plus importante.

Face à ces évolutions, il est impératif de renforcer notre coordination avec l’Ukraine afin de contrer ces nouvelles menaces. Nous disposons des technologies nécessaires et maîtrisons l’ensemble de la chaîne de production ; il faut désormais investir davantage et travailler conjointement pour développer en grand nombre des équipements plus performants. La mise en place d’une coopération industrielle et technologique plus étroite permettrait de renforcer la production de dispositifs anti-aériens, essentiels pour protéger les populations. Un brouilleur, par exemple, n’est pas un équipement extrêmement coûteux, mais il peut sauver de nombreuses vies. C’est donc un premier objectif : augmenter la logistique, permettre la production du nombre suffisant de brouilleurs et mettre nos compétences et les moyens pour rester à la pointe de l’innovation technologique, car c’est là que se joue une partie décisive du conflit et la réduction du nombre de victimes civiles.

Au-delà de la dimension technologique, un second enjeu majeur réside dans la rapidité d’intervention. Il faut permettre à l’Ukraine de réagir le plus vite possible face aux offensives russes, ce qui passe notamment par le renforcement de ses capacités aériennes et la formation de nouveaux pilotes afin de mener des opérations de brouillage dans le ciel par exemple. Enfin, se pose la question cruciale des moyens. Les principales villes ukrainiennes doivent être équipées de systèmes de défense antiaérienne capables d’intercepter les missiles balistiques. Pour cela, il est nécessaire de déployer davantage de batteries, telles que les systèmes Patriot. Il nous faut écouter attentivement les besoins exprimés par les autorités ukrainiennes, qu’il s’agisse de batteries de Patriot, de munitions ou d’autres équipements, afin de leur fournir un soutien concret, adapté et réellement efficace.

Le Taurillon : Les Européens (ou l’OTAN) se placeraient-ils en situation de « cobelligérance » avec la Russie s’ils venaient à lancer l’opération « Sky Shield » ?

Frédéric Petit : Le fait d’aider l’Ukraine avec des personnes au sol et des avions de chasse pour protéger des civils, est-ce de la cobelligérance ? Ma position, partagée par les différents signataires de la pétition, est qu’il est juridiquement défendable de protéger les populations civiles des oblasts ukrainiens en particulier ceux éloignés du front. Nous ne voulons pas combattre, ni abattre des avions russes. On ne parle absolument pas de tuer aucun Russe mais uniquement de sauver des civils ukrainiens. En cela, il n’y a aucune escalade.

Le Taurillon : Dans la pratique, comment la fermeture du ciel ukrainien fonctionnerait-elle (commandement, logistique, manœuvres militaires) ? En combien de temps les Européens (ou l’OTAN) pourraient-ils sécuriser l’espace aérien ukrainien si l’opération « fermons le ciel ukrainien maintenant » était décidée ?

Frédéric Petit : Le maître-mot de cette initiative est la coordination. Je pense que la Coalition des volontaires [regroupement de dix-huit Etats souhaitant aller plus loin dans le soutien à l’Ukraine et la définition d’un cadre pour une paix durable] constitue le format le plus approprié et qu’il doit fixer un cadre d’intervention, appliqué par l’Ukraine qui conserverait la direction des opérations. Chaque pays volontaire devrait s’engager sur des objectifs précis, en fonction de ses moyens. Sur le modèle des coalitions déjà mises en place comme celle “Artillerie pour l’Ukraine” ou pour les opérations de déminage en mer Noire, il s’agit aujourd’hui de créer une coalition dédiée à la protection des civils.

L’initiative Sky Shield ne repose pas sur une décision unique et ne réglera pas la situation d’un simple “coup de baguette magique”. Ce n’est pas une décision précise mais un ensemble de moyens coordonnés pour aider l’Ukraine sans rentrer en position de cobelligérance. Le territoire ukrainien est immense et certaines contraintes juridiques demeurent. Néanmoins, l’idée centrale est claire : nous pouvons et devons faire davantage, améliorer notre coordination et mettre plus de moyens à la disposition de l’Ukraine afin de renforcer ses capacités de défense et de protéger au mieux les populations civiles. C’est avant tout une question de volonté politique.

Le Taurillon : Selon vous, quelles sont les suites à donner à cette initiative pour la voir aboutir ?

Frédéric Petit : Tout d’abord, c’est d’obtenir le plus grand nombre possible de signatures pour cette pétition. C’est un moyen de ramener le débat au premier plan et de susciter un véritable réveil citoyen, en réunissant des acteurs issus de milieux très différents, qui parfois ne se parlent pas ou sont en désaccord. Sur ce point, l’initiative offre une opportunité unique : permettre à ces différents horizons de s’exprimer d’une seule voix. Il est temps de cesser de faire semblant d’ignorer ce qui se passe en Ukraine. Vladimir Poutine emploie aujourd’hui les mêmes méthodes qu’hier : il procédait déjà ainsi à Grozny en 1999 [lors de la Seconde guerre de Tchétchénie] et à Alep en 2015 [lors de la guerre civile syrienne de 2011 à 2024]. On ne peut pas dire que nous ne savions pas. Sa stratégie est constante : bombarder et déshumaniser les populations civiles, puis négocier ensuite, et non l’inverse. Si nous ne faisons rien pour stopper ces massacres alors que nous sommes en mesure de le faire, nous risquons de laisser s’installer un profond ressentiment et il sera extrêmement difficile de reconstruire quoi que ce soit, même en cas d’accord de paix. Ce n’est plus une question de négociation, mais de dire “stop” à un processus de déshumanisation. C’est le message que je vais continuer à porter et à coordonner dans mes prochains déplacements en circonscription en Pologne et en Allemagne puis au Forum de la sécurité en Ukraine les 12 et 13 septembre prochain.

Propos rapportés le 01/09/2025

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