Pendant un siècle, les États-Unis se sont présentés comme les gardiens du monde libre. Cette époque est révolue. Le second mandat de Donald Trump a brisé les dernières illusions de valeurs communes. Ce qui reste est un impérialisme pur sans fard.
Ce que nous craignons maintenant, c’est le féodalisme corporatif à l’échelle planétaire, c’est-à-dire la fusion d’une oligarchie hypercapitaliste et de dirigeants nationalistes autoritaires, où les plus riches règnent sans limites, et où les gouvernements ne servent qu’à réprimer toute dissidence.
Le plan est déjà en marche : l’OTAN est en train d’être transformée en outil de coercition plutôt que de protection ; les réseaux sociaux deviennent un champ de bataille pour la radicalisation et la propagande ; la dépendance économique de l’Europe est utilisée comme une arme pour détruire notre souveraineté. Le message est clair : soumettez-vous ou soyez sans défense ; déréglementez ou se voyez refuser l’accès aux technologies essentielles ; renoncez à l’unité européenne ou faites face à l’asphyxie économique. Le nouvel empire ne se contente pas de renouer avec l’unilatéralisme américain : il va plus loin, en postulant que la démocratie elle-même est devenue obsolète.
Vulnérabilités stratégiques : la dépendance comme arme
Cette dépendance ne se limite pas au domaine militaire. Elle s’étend aux infrastructures technologiques, aux systèmes financiers et aux écosystèmes informationnels européens, profondément imbriqués dans la domination des grandes entreprises américaines. L’administration Biden avait déjà restreint la vente de microprocesseurs avancés aux pays européens ; mais l’axe Trump – Vance – Musk est allé encore plus loin. Le message du nouvel empire américain est sans ambiguïté : l’Union européenne doit démanteler ses mesures de protection réglementaires , ou s’exposer à une asphyxie économique et technologique.
Nulle part cette réalité n’est plus évidente que dans le domaine des réseaux sociaux et de la souveraineté informationnelle. L’espace informationnel européen est largement contrôlé par Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp), Google (YouTube, Google Search) et X d’Elon Musk (anciennement Twitter), tandis que TikTok exerce une influence croissante. Les recherches montrent de façon récurrente que ces plateformes sont optimisées pour l’engagement émotionnel négatif, l’addiction et la radicalisation algorithmique : un terrain idéal pour la désinformation, l’extrémisme politique et les opérations d’influence étrangères.
Une maison divisée : la fragmentation européenne à son paroxysme
Alors que cette crise se développe, l’UE se trouve dans une situation d’extrême vulnérabilité politique . L’Allemagne et la France, moteurs historiques de l’intégration européenne, sont toutes deux plongées dans l’instabilité. L’Allemagne peine toujours à consolider un gouvernement stable, tandis que la France est paralysée par un parlement en impasse, pris en otage par l’extrême droite et par une gauche radicale rétive au compromis.
Pendant ce temps, la Hongrie et la Slovaquie sapent ouvertement l’unité européenne, jouant le rôle de chevaux de Troie de l’influence russe et bloquant toute action décisive de l’UE. L’administration Trump est pleinement consciente de cette faiblesse, et l’exploitera sans pitié. Entre la guerre menée activement par la Russie et la reconfiguration profonde du rôle mondial des États-Unis, l’Union européenne pourrait faire face à la crise la plus grave de toute son histoire.
Sans mesures radicales pour renforcer sa position, l’UE sera non seulement confrontée à une lente agonie, comme l’a souligné Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité européenne, mais elle s’exposera à une crise existentielle menaçant les fondements mêmes de nos sociétés démocratiques. Sans mesures radicales pour consolider son indépendance, les années à venir pourraient marquer la fin de la souveraineté européenne telle que nous la connaissons.
Malgré ces perspectives sombres, l’Europe n’est pas sans pouvoir. Mais le pouvoir ne vaut rien s’il n’est pas exercé avec détermination. L’UE doit penser comme un acteur géopolitique et non comme un bloc économique passif. Si elle relève le défi, l’Europe pourra non seulement survivre à l’ère Trump, mais en sortir renforcée.
Cela suppose toutefois un changement radical de ton et de rythme de la part de la Commission européenne et des dirigeants des États membres. Il est très tard, mais il est encore possible d’agir rapidement.
Une voie audacieuse – cinq piliers pour l’avenir
1. Instaurer une dette commune pour défendre l’Europe et financer la souveraineté technologique
Il est clair, après trois ans de guerre, que les efforts des budgets nationaux n’ont pas été suffisants. Dans ce contexte, une dette commune, d’une ampleur et d’une ambition adéquates, constitue la seule réponse crédible à des besoins de financement immenses mais inévitables. Le renforcement de la préparation militaire et de la base industrielle de défense doit aller de pair avec des investissements massifs dans le développement et le déploiement de technologies de pointe, afin d’accroître à la fois la compétitivité et les capacités militaires.
L’Europe ne doit plus dépendre uniquement de l’OTAN. Nous avons besoin d’une capacité de défense européenne indépendante, financée par une dette commune émise par l’UE, à l’image du fonds de relance post-pandémique.
L’UE doit accroître drastiquement sa préparation militaire, augmenter les dépenses de défense au-delà des contraintes nationales et développer une industrie de défense européenne unifiée, capable de contrebalancer la domination militaire et industrielle américaine et chinoise.
L’Ukraine ne se bat pas seulement pour sa survie, mais pour celle de l’Europe. L’UE doit établir une structure permanente de soutien militaire et financier, garantissant une sécurité durable face à la Russie et à d’autres régimes autoritaires.
Le choix est clair : la dette ou le déclin.
2. S’émanciper du contrôle économique et technologique américain, tout en bâtissant de véritables marchés de capitaux
L’UE doit enfin remédier aux faiblesses de son système financier en supprimant tous les obstacles qui entravent encore la création d’une union des marchés de capitaux pour libérer le plein potentiel du financement privé au bénéfice des industries et des économies européennes. L’UE doit radicalement accélérer l’achèvement de l’Union des marchés de capitaux (UMC), afin de libérer enfin le capital européen pour les industries européennes. L’échec prolongé de l’intégration des marchés de capitaux a durablement pénalisé les secteurs technologiques et de défense du continent.
Cela implique : une expansion massive de l’investissement européen dans la défense, une politique industrielle européenne digne du XXIème siècle, protégeant et développant les secteurs stratégiques, renforçant le rôle international de l’euro et réduisant la dépendance aux systèmes financiers américains.
3. Protéger l’espace numérique européen, défendre la démocratie face aux plateformes réactionnaires et impérialistes
L’administration Trump risque de faire pression sur l’UE pour qu’elle s’abstienne d’imposer des contraintes aux plateformes américaines, telles que Meta et X, en conséquence de leur violation de la législation européenne en vigueur. Céder à cette pression irait à l’encontre de nos normes démocratiques et de l’État de droit, tout en privant les citoyens européens d’une meilleure vie numérique en cédant le domaine numérique à des mauvais fonctionnements, à la désinformation systématique et à d’autres pratiques prédatrices. La législation sur les services numériques (DSA) et le règlement général sur la protection des données (RGPD) doivent être entièrement appliqués, sans compromis. Le célèbre militant pour la protection de la vie privée Max Schrems et son organisation NYOB (None of Your Business) ont déjà contesté avec succès non pas un, mais deux accords de transfert de données entre l’UE et les États-Unis devant la Cour de justice de l’UE viennent de déposer une plainte contre TikTok, AliExpress, SHEIN, Temu, WeChat et Xiaomi pour avoir réalisé des transferts de données illégaux vers la Chine. Le cadre réglementaire mis en place par l’UE interdit formellement la manipulation des algorithmes, les transferts de données vers des États autoritaires, tout comme beaucoup d’autres mauvaises pratiques qui, aujourd’hui, mettent à mal nos démocraties. Si les géants de la technologie américaine refusent de se conformer, ils devront faire face à de véritables conséquences, dont des interdictions.
Si ces actions ne débouchent pas sur un changement significatif, alors la législation existante doit être réexaminée. Sinon, le discours démocratique de l’Europe sera dicté par des milliardaires de la Silicon Valley qui soutiennent ouvertement l’autoritarisme.
4. Une nouvelle politique économique étrangère : réduire les dépendances et renforcer les partenariats mondiaux
Face à l’escalade de la coercition économique américaine, l’Europe doit sérieusement repenser sa politique commerciale et étrangère. Au sein de l’UE, nous devons dynamiser et renforcer notre politique commerciale et construire activement des relations économiques mutuellement bénéfiques. Nous devons également établir d’autres partenariats avec des pays tiers de différentes échelles et portées, tout d’abord, en faisant une alliance solide avec les démocraties libérales restantes à travers le monde, telles que le Canada, la Grande-Bretagne et l’Australie, mais surtout avec les économies émergentes du Sud, en tenant ouvertement compte de notre passé colonial et les injustices économiques.
Les accords conclus avec le Mexique et surtout avec le Mercosur (Marché commun du Sud) doivent être mis en place dès que possible. D’autres négociations commerciales, en particulier avec l’Inde et l’Indonésie, doivent être finalisées. La Commission a déjà envisagé une nouvelle politique étrangère économique pour l’UE, qui sera axée sur la sécurité économique, l’habileté politique, le libre-échange et le commerce équitable, ainsi qu’une utilisation plus stratégique de nos instruments financiers extérieurs.
Grâce à une une mise en œuvre réussie et à un soutien politique suffisant, ce nouveau concept pourrait atténuer l’impacte que l’administration Trump est susceptible de provoquer, en ouvrant de nouveaux marchés pour les industries européennes, en renforçant les chaînes d’approvisionnement et en améliorant l’accès aux composants et aux matières premières, sans oublier l’approfondissement des relations politiques avec des pays cruciaux du Sud.
5. Mettre fin à la fragmentation européenne : réformer la prise de décision de l’UE & défendre l’État de droit
Pour prendre le taureau, ou plutôt, l’administration Trump, par les cornes, l’UE doit urgemment résoudre ses crises internes. Elle doit aussi aborder l’inefficacité de ses processus décisionnels.
La pression exercée sur les gouvernements, tels que la Slovaquie et la Hongrie, qui érodent la démocratie, l’État de droit et agissent comme des têtes de pont pour la Russie au sein du processus décisionnel de l’UE doit être considérablement augmentée sur différents aspects. Celle-ci comprend le refus d’accès à davantage de fonds européens et la mise en œuvre de mécanismes de surveillance et de mise en application plus strictes pour traiter les violations. L’introduction du vote à la majorité qualifiée faciliterait considérablement la prise de décisions importantes liées à la politique étrangère, telles que l’imposition de nouvelles sanctions à la Russie.
Il est également important de s’attaquer aux causes profondes de la fragmentation, des structures sociétales et des inégalités qui ont alimenté la polarisation aux États-Unis au point de permettre l’émergence de la nouvelle administration Trump. Par exemple, un niveau suffisant de financement de l’UE destiné à la reconversion et à l’amélioration des compétences améliorerait les opportunités sur le marché du travail pour les Européens au chômage et ceux qui risquent de perdre leur emploi. Ainsi, cela pourrait potentiellement réduire les angoisses et les plaintes de ceux qui ont peur pour leur avenir.
Le combat pour l’avenir de l’Europe
L’Europe s’est déjà opposée à la tyrannie. Elle s’est déjà reconstruite, elle a défié des empires et a construit un continent fondé sur la promesse que la liberté n’est pas le privilège des plus puissants, mais le droit de tous.
Maintenant, cette promesse est à nouveau mise en péril. Et si nous ne tenons pas cette promesse, il n’y aura plus personne pour la défendre.
L’âge des divisions politiques traditionnelles est révolue. L’agression techno-libertaire, autoritaire et d’extrême droite contre l’Europe n’est pas une menace passagère ; il s’agit d’un défi déterminant du XXIe siècle. Les forces qui s’opposent à l’UE ne cherchent rien de moins que le démantèlement de ses institutions, l’érosion de ses valeurs et la soumission de ses États membres pour céder la place à un contrôle corporatif et autoritaire.
Mais dans cette crise, on trouve aussi une opportunité. L’Union européenne n’a jamais été censée exister en tant que sujet passif de l’histoire, elle a été créée pour façonner l’avenir. Elle est déjà parvenue à survivre à des menaces existentielles, des ruines de la guerre aux crises financières, de la fragmentation politique à l’agression extérieure. Et elle peut le faire encore une fois.
Il ne s’agit pas seulement de la place de l’Europe dans le monde, mais de la survie de la démocratie elle-même. Si l’UE agit avec audace, elle peut construire une véritable autonomie stratégique, protéger ses fondements démocratiques et émerger en tant que puissance souveraine, pas uniquement de manière rhétorique, mais aussi de manière concrète. Si elle hésite, si elle se fracture, si elle s’accroche à des suppositions dépassées de bonne volonté américaine, elle deviendra insignifiante. Elle ne sera rien de plus qu’un marché à exploiter et qu’une entité politique à démanteler.
L’ère de la dépendance est révolue. L’âge de la puissance européenne doit commencer. Les choix faits dans les prochains mois et les prochaines années permettront de savoir si l’UE se placera en tant que force de résistance ou si elle tombera face à l’avancée de l’autoritarisme.
Nous avons les outils nécessaires. Nous en avons la capacité. Il nous faut maintenant trouver la volonté d’intervenir. Parce que si l’Europe ne défend pas la démocratie, alors personne ne le fera. Il faut agir maintenant.
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