La Commission européenne est-elle invincible face aux motions de censure du Parlement ?

, par Wiam Bousalham, Le Courrier d’Europe

La Commission européenne est-elle invincible face aux motions de censure du Parlement ?
Façade du bâtiment de la Commission européenne à Bruxelles ©Pixabay

Deux motions de censure contre la Commission européenne ont été déposées par le Parlement européen, ravivant le débat sur l’équilibre des pouvoirs à Bruxelles. Le 10 septembre, le groupe de la Gauche et celui des Patriotes pour l’Europe ont chacun présenté une motion, la première visant l’absence de prise de position ferme face à la situation à Gaza et le maintien des accords de coopération avec Israël, et une deuxième critiquant les relations commerciales avec les États-Unis et le Mercosur. Ces initiatives seront examinées lors de la session plénière du 6 au 9 octobre. Toutefois, si ces motions ont peu de chances d’aboutir, elles rappellent que la Commission, souvent perçue comme l’organe moteur de l’Union, n’est pas hors de portée du contrôle parlementaire.

Le mécanisme de la motion de censure

La base juridique de ce mécanisme se trouve dans l’article 17, paragraphe 8, du Traité sur l’Union européenne (TUE). Celui-ci stipule que la Commission est responsable devant le Parlement, qui peut lui retirer sa confiance à tout moment. En cas d’adoption d’une motion, les commissaires ainsi que le haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité sont alors contraints de démissionner collectivement et immédiatement. Ce rappel institutionnel est loin d’être anodin. Il souligne que, malgré son rôle central dans l’élaboration des politiques européennes et son monopole d’initiative législative, la Commission ne peut fonctionner sans l’approbation du Parlement, donc sans les représentants des citoyens européens. Depuis la création de l’Union, une dizaine de motions de censure ont été déposées au Parlement européen, dont la plupart n’ont jamais franchi le cap du vote ou ont été largement rejetées. Le cas le plus marquant reste celui de la Commission présidée par Jacques Santander en 1999, contraint à la démission collective de sa Commission face à des accusations de mauvaise gestion et corruption. Il faut rappeler que ce cas reposait sur un scandale interne de gouvernance, et non sur un désaccord politique avec les orientations de la Commission. Depuis la présidence de Ursula Von der Leyen, seulement trois tentatives ont été enregistrées, ce qui montre à quel point cet outil reste rare et difficile à mobiliser.

Pour qu’une motion soit déposée, il faut réunir la signature d’au moins un dixième des eurodéputés, soit 72 sur 720. Une fois inscrite à l’ordre du jour, l’adoption exige une majorité des deux tiers des suffrages exprimés, représentant la majorité absolue des membres du Parlement. Autrement dit, il ne suffit pas de rassembler une opposition vocale mais il faut construire une coalition politique large et transpartisane. C’est précisément le défi rencontré par la Gauche, qui a récemment présenté sa motion. Ne représentant pas la majorité du Parlement, contrairement à la droite, elle a dû chercher le soutien des Verts ainsi que des députés non affiliés.

Une arme symbolique plus que politique ?

Pour beaucoup d’observateurs, ces motions relèvent davantage du symbole que d’une véritable menace. Elles permettent à certains groupes parlementaires de marquer leur opposition aux orientations de la Commission et de donner de la visibilité à leurs positions politiques. Ainsi, la motion du groupe de la Gauche traduit une volonté de dénoncer la politique étrangère de l’UE vis-à-vis d’Israël, à un moment où plusieurs pays européens dont la France viennent de reconnaître l’État de Palestine. De leur côté, les Patriotes pour l’Europe entendent contester une ligne commerciale jugée trop ouverte aux accords de libre-échange avec les États-Unis de Trump, qu’ils estiment préjudiciables à l’agriculture et à la souveraineté économique du continent. Mais transformer ce geste politique en une majorité solide reste presque une mission impossible. Le fonctionnement consensuel du Parlement, où les grands groupes (PPE, S&D, Renew) dominent, empêche généralement la constitution d’un front commun suffisant pour renverser la Commission. De même, il est peu probable que le PPE vote contre la présidente de la Commission, issue de leur famille politique.

Une Commission vraiment invincible ?

Même si elles n’ont quasiment aucune chance d’aboutir, les deux motions qui ont été déposées ce mois-ci rappellent un principe essentiel : la Commission n’est pas une entité technocratique isolée, mais une institution qui tire sa légitimité du Parlement européen. Dans un contexte où l’Union est régulièrement accusée de déficit démocratique, ce type de procédure réaffirme la capacité du Parlement à exercer un contrôle politique. Pour certains élus, il s’agit d’un moyen de redonner un visage démocratique à des débats souvent perçus comme technocratiques et opaques.

Donc, la Commission est-elle, de fait, intouchable ? Les règles de majorité rendent son renversement improbable, mais cette stabilité peut aussi être perçue comme un gage de continuité dans la gouvernance européenne. Une Commission fragilisée par des crises politiques récurrentes risquerait d’entraver la capacité de l’UE à agir sur la scène internationale. Cependant, l’outil de la motion de censure reste un signal d’alarme. Même voué à l’échec, il rappelle à la Commission que sa force ne repose pas seulement sur ses compétences juridiques, mais aussi sur un soutien politique minimal au Parlement. De plus, le simple fait que la motion soit déposée et inscrite à l’ordre du jour constitue un coup d’image : les médias en parlent, même pour souligner son caractère voué à l’échec, et exposent ainsi publiquement le mécontentement du Parlement. La Commission a donc intérêt à anticiper ces tensions et à collaborer de manière constructive avec les députés européens. Dans cette dialectique entre technocratie et démocratie, chaque motion, même rejetée, peut rééquilibrer les rapports de pouvoir.

Vos commentaires
modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom