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La démocratie en Europe de plus en plus sous pression

, par Théo Boucart

La démocratie en Europe de plus en plus sous pression
La campagne Democracy Under Pressure a débuté en 2006 en soutien aux citoyens biélorusses.

L’organisation par les Jeunes Européens Fédéralistes de la 14ème édition de la campagne Democracy Under Pressure est une occasion de se pencher sur l’état préoccupant de la démocratie dans de nombreux pays européens, à l’Est comme à l’Ouest du continent.

Malgré les nombreuses restrictions imposées par la nouvelle pandémie de Covid-19, ce coronavirus qui s’étend de manière exponentielle en Europe depuis une dizaine de jours, la campagne annuelle Democracy Under Pressure devrait bien commencer aujourd’hui et se poursuivre toute cette semaine jusqu’au 22 mars.

Contrairement aux épidémies qui arrivent et partent rapidement, la dégradation de la démocratie en Europe est un phénomène latent, dont les conséquences sont visibles sur le long-terme. La campagne Democracy Under Pressure a été initiée en 2006 avec la « Free Belarus Action » en soutien à la société civile biélorusse, coincée dans ce qui est souvent qualifié de « dernière dictature d’Europe ».

Le régime du président Alexandre Loukachenko, en place depuis 1994, est sans cesse critiqué par les Etats-Unis, l’Union européenne et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour la non-tenue d’élections démocratiques, l’emprisonnement d’opposants politiques et l’absence de libertés publiques.

Tendance lourde

Depuis la première édition de Democracy Under Pressure, le panorama démocratique de l’Europe (au sens large) s’est bien assombri : la Russie de Vladimir Poutine a progressivement glissé vers un autoritarisme teinté d’irrédentisme (comme en témoigne l’invasion de la Géorgie en 2008 et l’annexion de la Crimée six ans plus tard). La récente modification de la constitution russe autorise désormais l’homme fort du Kremlin à rester au pouvoir jusqu’en 2036 (il aura 84 ans à ce moment-là).

En Turquie, Recep Tayyip Erdoğan et son Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2003, ont transformé le pays en véritable « démocrature », surtout depuis le début des années 2010. La réforme constitutionnelle de 2017 a encore plus renforcé les pouvoirs de la présidence (occupée par Erdoğan depuis 2014) et la tentative de coup d’état de 2016 a déclenché une véritable chasse aux opposants, notamment à l’encontre des sympathisants de l’intellectuel Fethullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis depuis plus de 20 ans.

De manière générale, c’est presque toute l’Europe orientale post-soviétique qui est concernée par des tensions anti-démocratiques : l’Ukraine est en proie à des instabilités politiques chroniques et à des dérives autoritaires, notamment à l’époque du président Viktor Ianoukovytch. Le nouveau chef de l’état, Volodymyr Zelensky, n’est pas non plus exempt de critiques à cet égard. En Moldavie, la corruption mine sérieusement l’action de l’état, et le conflit gelé en Transnistrie n’arrange pas les choses.

A l’Est comme à l’Ouest de l’UE

Pendant longtemps, d’aucuns ont pensé que l’Europe orientale est restée coincée dans le marasme économique et l’instabilité politique car elle n’a pas pu adhérer à l’Union européenne. Le cadre de l’intégration européenne aurait consolidé la démocratisation des pays d’Europe centrale et baltique dès les années 1990.

Pourtant, depuis une décennie, les dérives anti-démocratiques sont perceptibles à l’intérieur même de l’UE. Depuis 2010, la Hongrie de Viktor Orban remet de plus en plus en cause certaines valeurs de l’Union stipulées dans l’article 2 du Traité sur l’Union européenne (TUE). Les médias critiques du Fidesz sont désormais fermés ou ont été rachetés par des oligarques, comme le principal quotidien du pays, Népszabadság, dont la publication est suspendue depuis octobre 2016. Une interview avec son ancien rédacteur-en-chef sera publiée prochainement dans nos colonnes. En Pologne, c’est le parti Droit et Justice (PiS) qui transforme les institutions du pays depuis 2015. La presse est contrôlée (selon le PiS, il s’agit de « repoloniser » les médias publics, rebaptisés par la même occasion « médias nationaux ») et l’indépendance des juges est fortement remise en cause.

En Slovaquie, l’ancien premier ministre social-démocrate Robert Fico a développé une rhétorique anti-migrants virulente, au point d’être surnommé « le Viktor Orban de la gauche ». Sa coalition gouvernementale avec des partis peu recommandables, comme le Parti National Slovaque (nationaliste) lui a valu une exclusion du Parti Socialiste Européen dès 2006. Le voisin tchèque n’est pas épargné par la poussée populiste : le premier ministre milliardaire Andrej Babiš mène une politique très ambiguë, libérale sur le plan économique et sociale, mais avec des relents anti-migrants et des implications dans des affaires de corruption.

Enfin, dans la péninsule balkanique, la Roumanie s’est fait épingler par la Commission européenne pour ses dérives anti-démocratiques, visant notamment l’indépendance de la justice et la lutte contre la corruption. Le mouvement citoyen Rezist a montré que la société civile ne comptait pas cautionner cette situation.

Ce qui est important de comprendre également, c’est que la remise en cause de certains principes démocratiques ne concerne pas uniquement l’Europe centrale et orientale. Chez nous, En Europe occidentale, de nombreux signes sont inquiétants. La campagne et le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne, par exemple, a montré l’influence des franges politiques extrémistes sur un débat des plus abscons pour les électeurs, noyés dans un océan de fausses informations sur ce que fait réellement l’UE.

En général, les partis politiques de droite radicale et d’extrême-droite s’ancrent dans les vies politiques des pays européens, au point, parfois, d’être associés aux coalitions gouvernementales, comme en Italie, en Autriche ou en Finlande. Si ces expériences se sont soldées par des échecs pour ces formations, cela montre un changement de paradigme, le « plafond de verre » devient caduc.

Le nationalisme, c’est la guerre. Le fédéralisme, c’est la paix

Au lieu de fustiger la situation, il faut se demander ce qui pousse un nombre croissant de citoyens dans toute l’UE à voter pour des partis prônant une politique conservatrice, parfois eurosceptique et souvent xénophobe.

L’Union européenne est une tentative largement intergouvernementale de faire coexister des États nationaux démocratiques. La démocratie européenne transnationale est encore embryonnaire, malgré les pouvoirs du Parlement européen. Les gouvernements nationaux, regroupés en particulier au sein du Conseil européen, paralysent l’action de l’Union avec leur mode de décision à l’unanimité. Cela a pour corollaire notamment une désillusion des citoyens pour le projet européen et la montée en puissance de partis réactionnaires.

Le degré d’interconnexion des sociétés européennes est tel aujourd’hui qu’un cloisonnement total est inenvisageable. Les flux économiques et sociaux ont permis un développement sociétal considérable, surtout en Europe centrale après 1989. L’UE permet le maintien de la paix en Europe, valeur cardinale des fédéralistes européens.

Comme disait un ancien président de la République française, « le nationalisme, c’est la guerre ». Alors, pour garantir le maintien de la paix en Europe et la construction de la démocratie européenne, l’Union doit évoluer vers une forme plus fédérale pour écouter les aspirations de l’ensemble des citoyens européens. Cette campagne Democracy Under Pressure est d’abord adressée aux citoyens qui éprouvent de réelles difficultés à jouir de leurs droits civiques, mais elle doit aussi nous faire réfléchir sur l’état de nos propres démocraties nationales.

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