La Hongrie, bastion de la Chine en Europe centrale et orientale : trouver l’équilibre entre l’Est et l’Ouest

, par Mariam Bergadze, Trad’In Motion

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La Hongrie, bastion de la Chine en Europe centrale et orientale : trouver l'équilibre entre l'Est et l'Ouest
Belt and Road Initiative participant States / wikicommons

En septembre 2025, la Hongrie a signé un accord de coopération nucléaire avec la Chine, renforçant encore les liens bilatéraux. La manœuvre de Budapest illustre l’usage de son autonomie stratégique pour approfondir ses relations avec Pékin et étendre son influence au-delà de l’Union européenne. Les élections parlementaires hongroises de 2026 seront déterminantes pour savoir si Budapest continuera de servir de principale porte d’entrée de la Chine vers l’Europe centrale et orientale.

Au cours de la dernière décennie, la Hongrie s’est imposée comme un « point d’entrée » pour les intérêts chinois au sein de l’Union européenne, offrant à Pékin un moyen de projeter son influence à travers l’Europe. Cette position fragilise l’unanimité européenne et pourrait déplacer la prise de décision vers un acteur non européen. Souvent considérée comme une exception en Europe centrale et orientale en raison de son alignement avec la Chine et la Russie, la Hongrie adopte une politique étrangère pragmatique, tirant profit à la fois de l’UE et de partenaires extérieurs comme la Chine.

Le parti au pouvoir, le Fidesz, continue de promouvoir l’idée d’un « État illibéral », présentant l’intérêt national et le succès d’autres régimes illibéraux comme preuve de son modèle. Le Premier ministre Viktor Orbán affirme qu’un écart existe entre les besoins du peuple et ce que les partis traditionnels proposent. Dès 2014, il citait la Chine, l’Inde, Singapour et la Russie comme exemples de réussite.

Les investissements directs étrangers (IDE) chinois et les accords énergétiques russes jouent un rôle crucial dans l’économie hongroise et influencent les positions politiques au niveau de l’UE. Pour la Chine, en tant que superpuissance économique mondiale, il est essentiel d’interagir avec l’Europe selon ses propres termes, et la Hongrie offre un canal privilégié pour le faire, sans se conformer pleinement aux exigences de Bruxelles.

Focus régional : l’engagement de la Chine en Europe centrale et orientale

La Chine a établi ses premières relations avec les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) dans les années 1950, principalement pour renforcer ses liens diplomatiques et économiques avec les États socialistes de la région. La scission sino-soviétique, combinée à l’instabilité intérieure provoquée par le Grand Bond en avant puis la Révolution culturelle, a mis fin à cette coopération avec l’Europe. Pendant des décennies, Pékin a suivi la devise bien connue « dissimulez vos capacités et évitez les feux de la rampe », ce qui s’est traduit par une présence limitée dans la région. Ce n’est qu’en 2012 que la Chine a réémergé, d’abord à travers le cadre 16+1, puis via l’initiative Belt and Road (BRI).

Aujourd’hui, la Chine est la principale source d’importations de marchandises pour l’UE. Jusqu’en 2018, la majorité des investissements directs étrangers (IDE) chinois dans la région d’Europe centrale et orientale était concentrée en Hongrie. Depuis 2015, Pékin a commencé à diversifier ses IDE vers la Pologne et d’autres PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale), dans le cadre d’une stratégie régionale renforcée.

Historiquement, l’engagement chinois dans la région reposait sur le format de coopération multilatérale avec les PECO. Cependant, ces dernières années, cette initiative a perdu une grande partie de son attrait. En raison de la participation limitée et d’un intérêt décroissant, plusieurs pays se sont retirés. Aujourd’hui, la Chine privilégie principalement les relations bilatérales avec les pays de la région. Cette stratégie s’explique par plusieurs facteurs. Premièrement, la région joue un rôle clé dans l’établissement de chaînes de valeur dans des secteurs tels que l’automobile, la production alimentaire, les technologies vertes et les batteries électriques. Deuxièmement, l’Europe centrale et orientale revêt une importance géopolitique, puisqu’elle inclut des portions de l’ancienne route de la soie. Cela montre que l’engagement chinois dans la région est intimement lié à ses objectifs géopolitiques historiques.

Le tournant stratégique de la Hongrie vers l’Est

La Chine est le principal partenaire commercial de la Hongrie en dehors de l’UE, et son plus grand partenaire commercial après l’Allemagne. En 2017, les deux pays ont annoncé un partenariat stratégique global. Dans le cadre de l’« ouverture orientale » initiée par Orbán, la Hongrie dépend d’une large gamme de produits chinois et se positionne comme un point focal de Pékin en Europe centrale.

Plusieurs facteurs expliquent ce tournant. À son retour au pouvoir en 2010, Orbán hérite d’une Hongrie fortement endettée, avec une dette supérieure à 80 % du PIB. La crise financière mondiale avait laissé le pays vulnérable. Grâce à une politique de diversification et à une gestion post-crise efficace, la Hongrie a connu l’une des reprises les plus rapides de la région. Après le remboursement du prêt au FMI, Orbán a acquis la liberté d’approfondir les relations avec la Chine, la Russie et d’autres pays extérieurs à l’Occident. En 2019, le ratio dette/PIB était tombé à 66,3 %, tandis que la dépendance aux financements chinois et russes augmentait.

Le projet du chemin de fer Budapest–Belgrade en est un exemple emblématique. D’un coût de plus de 2 milliards d’euros, principalement financé par un prêt chinois, il a soulevé des préoccupations sur la corruption et la transparence. Lors de la visite de Xi Jinping en 2014, les deux gouvernements ont mis l’accent sur la coopération dans les infrastructures ferroviaires et aéroportuaires, soulignant l’importance centrale de ces projets. L’accord nucléaire de 2025 illustre comment les relations entre la Hongrie et la Chine se sont approfondies, non seulement sur le plan économique, mais également à travers des partenariats politiques et stratégiques. Budapest est prête à assumer des frictions potentielles avec l’UE et l’OTAN pour renforcer ses liens de sécurité et de défense avec des alliés non occidentaux.

Les liens stratégiques de la Hongrie avec la Chine

Les élections de 2026 façonneront la trajectoire politique de la Hongrie. Péter Magyar, un adversaire pro-UE du Fidesz, appelle à un alignement plus fort sur l’Ouest. Mais avec la majorité des deux tiers du Fidesz, qui leur accorde le pouvoir de modifier unilatéralement des lois clés, le changement semble difficile. Si Orbán reste, l’inclinaison de la Hongrie vers l’Est s’accentuera certainement.

Jusqu’à présent, l’Union européenne a répondu avec des fonds gelés et une action en justice. Même pendant les six mois de la présidence hongroise du Conseil de l’Union européenne en 2024, Budapest s’est encore plus éloignée de Bruxelles. Transparency International souligne le déclin de la liberté des médias et les restrictions imposées à la société civile. De plus, en octobre 2024, la Commission européenne a renvoyé la Hongrie devant la Cour de justice concernant la « loi sur la défense de la souveraineté ».

La Chine, quant à elle, intervient. Les projets dans les machines, le 5G et surtout les véhicules électriques apportent à la fois des emplois et une dépendance à long terme. La Hongrie est devenue une base pour des entreprises chinoises telles que BYD et Huawei, l’énorme usine de batteries pour véhicules électriques de CATL, le plus grand investissement étranger en Hongrie, symbolisera cette dépendance une fois achevée. La Hongrie a également facilité l’influence chinoise dans la région, y compris un prêt de 500 millions de dollars à la Macédoine du Nord financé par Pekin. De plus, Pékin déploie également du soft power en Hongrie par le biais d’institutions de recherche, d’instituts Confucius, de programmes d’échange et de centres de recherche pour étudiants. Ces canaux visent à modifier les perceptions de nombreux Hongrois, en les encourageant à considérer positivement les investissements et projets d’infrastructure chinois dans le pays.

Entre-temps, l’Union européenne a imposé des sanctions contre la Chine, principalement en raison de violations des droits humains, incluant un embargo sur les armes ainsi que des restrictions sur certains produits et activités commerciales chinois. Certaines entreprises et individus chinois ont également été ciblés dans le cadre du conflit entre la Russie et l’Ukraine, pour leur rôle dans la fourniture de drones et de microélectronique à la Russie, ainsi que pour leur aide à contourner les restrictions imposées à ce pays. Par ces mesures, l’Union européenne affirme son rôle non seulement en tant qu’acteur économique, mais aussi en tant que puissance réglementaire et normative.

Scénarios futurs : équilibrer l’Ouest et l’Est

Dans un avenir proche, la trajectoire politique de la Hongrie s’apparentera à un exercice d’équilibriste : tirer profit des avantages économiques offerts par la Chine tout en gérant les compromis diplomatiques et les coûts politiques vis-à-vis de l’Union européenne. La pression croissante de l’Occident sur l’état de droit et le recul démocratique est déjà tempérée par l’influence grandissante de la Chine. Comme le montre la relocalisation de grandes installations de production de véhicules et de batteries électriques par des entreprises chinoises, la Hongrie devrait devenir un centre clé de la production économique et industrielle chinoise. Pour contrer l’influence croissante de la Chine dans les PECO, une stratégie européenne plus cohérente s’impose. Cela pourrait inclure un filtrage plus strict des investissements, une réduction de la dépendance aux projets d’infrastructure chinois, ou un renforcement des investissements de l’Union européenne dans la région CEE afin de diminuer naturellement l’implication chinoise.

La stabilité des relations avec d’autres acteurs majeurs, notamment la Chine et la présence de la Russie dans la région, influencera également la dynamique politique de la stratégie chinoise en Europe.

Cependant, ces relations reposent en grande partie sur la personnalité charismatique de Viktor Orbán. En cas de départ de ce dernier, les liens avec la Chine pourraient s’orienter davantage vers Bruxelles. Cela ne signifierait pas un effondrement total des relations sino-hongroises, mais un recul de l’influence chinois sur l’agenda politique hongrois et un alignement plus marqué avec les politiques de l’UE. Les partis d’opposition, tels que la Coalition démocratique, Momentum et les Socialistes, sont en effet davantage alignés sur Bruxelles.

L’élection de 2026 sera cruciale pour la fragile démocratie hongroise. Elle déterminera si le populiste d’extrême droite Fidesz continuera à orienter la trajectoire politique du pays. Ce résultat aura des répercussions à l’échelle de l’Union européenne : en cas de victoire du Fidesz, Budapest deviendra le principal relais politique de Pékin, renforçant la présence de la Chine en Europe et lui offrant un rôle dans les décisions politiques au niveau de l’Union européenne.

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