Le monde face à un tournant informationnel majeur
La communauté internationale se trouve à un point d’inflexion de l’histoire. Ce concept, repris par de nombreuses personnalités politiques, dont la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est une véritable prise de conscience de notre contexte géopolitique actuel. Ce tournant historique est marqué par la guerre de l’information, qui remplace progressivement toute confrontation ou négociation directe et offre aux régimes autoritaires un moyen de déstabiliser l’ordre mondial.
Dans un contexte géopolitique tendu, le Kremlin a compris que l’information est une arme puissante pour déstabiliser les démocraties occidentales sans confrontation militaire directe. Pour Moscou, c’est une stratégie qui lui permet de contrer l’influence occidentale et de légitimer ses actions sur la scène internationale. Pour cela, la Russie utilise des réseaux bien organisés pour atteindre ses objectifs.
Des tactiques pour masquer les difficultés du front russe en Ukraine
C’est un véritable dispositif offensif avec des modes opératoires toujours plus sophistiqués. Des sites comme l’Internet Research Agency, une usine à trolls basée à Saint-Pétersbourg, ont recours à des narrations alternatives et à la multiplication de versions différentes d’un même récit dans des articles ou des publications diffusés à grande échelle, notamment grâce à de faux médias imitant certains médias occidentaux comme Le Monde Info.
Cette désinformation se nourrit de sujets clivants en Occident, principalement l’immigration, le racisme ou les inégalités, pour diffuser des discours hostiles qui peuvent être relayés par des partis d’extrême droite comme l’AfD et de gauche radicale Die Linke en Allemagne ou le Rassemblement national en France.
En 2024, l’agence française Viginium, en collaboration avec l’Allemagne et la Pologne, a dévoilé l’un des plus gros réseaux de propagande et de désinformation russe sous le nom de “Portal Kombat” dans 19 pays de l’UE. Ses objectifs sont clairs : il y a une volonté d’affaiblir le soutien à l’Ukraine et à l’OTAN. Dans des articles pro-Kremlin, le réseau dépeint une Ukraine faible, sans souveraineté, qui craint un accord entre les États-Unis et la Russie pour délégitimer les autres positions ukrainiennes. Ces tactiques ont pour but final de masquer les difficultés du front russe en Ukraine et d’éloigner l’idée d’une paix durable. Par ailleurs, d’autres articles affirment que l’Europe devient une dictature où la liberté d’expression a été dissoute, contrairement à la Russie qui est un pays plus libre et sécurisé. Paradoxalement, Freedom House attribue un score de 12 sur 100 à la Russie dans la catégorie de la liberté globale et de 20 sur 100 dans la catégorie de la liberté sur Internet, ce qui dépeint l’un des pays les plus autoritaires au monde. En somme, la désinformation permet à la Russie de maintenir des lois sur la censure et de continuer à punir et à torturer des individus ayant des positions divergentes.
Au sein de l’Union européenne, des réponses rapides mais un manque de vision stratégique
Suite aux nombreuses sanctions européennes contre la Russie, l’UE a adopté le du Digital Service Act (2022) pour répondre aux menaces numériques, en obligeant les plateformes en ligne à lutter contre la désinformation. Ce texte est renforcé par le Code de bonnes pratiques sur la désinformation signé par des géants du numérique comme Meta, TikTok ou Google, qui oblige à plus de transparence des algorithmes. Dans le même esprit, le Conseil des affaires étrangères a créé une boîte à outils pour détecter rapidement des cybermenaces au sein de l’UE et a renforcé son dispositif EUvsDisinfo qui décrypte les ingérences russes.
Malgré une progression en termes de sécurité de l’Union européenne, elle reste la cible des campagnes de désinformation, qui s’adaptent et deviennent de plus en plus incontrôlables. A cela s’ajoute une nouvelle dimension, l’usage de l’intelligence artificielle qui permet d’automatiser des articles à vitesse grand V tout en menant des cyberattaques toujours plus puissantes. Ces attaques ciblent les alliés de l’Ukraine. En début d’année, l’Italie a été attaquée par un groupe de hackers, qui a paralysé le ministère des Affaires étrangères et plusieurs aéroports. En Hongrie, les ordinateurs du ministère des Affaires étrangères ont été infiltrés par les services secrets russes.
Cela constitue un enjeu de souveraineté cognitive face à une guerre informationnelle toujours plus agressive. Une réglementation efficace qui répond aux enjeux de la lutte contre la désinformation est cruciale comme l’affirme Alfredo Sousa De Jesus, chef du bureau du Parlement européen à Lisbonne : « Ce n’est pas à cause d’une absence de réglementationet de règles que l’Union peine à lutter contre la désinformation, mais en raison des nombreuses possibilités dont dispose la désinformation pour se propager. » Il devient urgent de sensibiliser et d’éduquer les citoyens aux dispositifs de fact-checking face à un flux d’information abondant sur Internet, notamment sur les réseaux sociaux. Cette lutte ne peut se gagner sans un engagement collectif des institutions, des services en ligne et de la société civile.
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