Les impacts territoriaux et environnementaux
Il existe, dans certains lieux touristiques, des phénomènes géographiques d’anthropisation et d’urbanisation des territoires, comme l’artificialisation des côtes, comme en témoigne le cas de la marbellisation, de la disneylandisation ou de la muséification.
Lorsqu’ils préexistent à l’arrivée des touristes, ces phénomènes sont souvent amplifiés par les réseaux sociaux, les médias ou les œuvres culturelles et attractives. On assiste alors à un cercle vicieux : en rendant leur territoire plus attractif, certains acteurs publics participent malgré eux à l’intensification du tourisme, se retrouvant piégés dans une logique difficile à inverser.
La théâtralisation de l’espace urbain
Le surtourisme ne se manifeste pas uniquement par l’artificialisation des territoires. Il prend aussi la forme d’une théâtralisation croissante de l’espace urbain, un phénomène qui regroupe plusieurs dynamiques : la disneylandisation, qui, selon Sylvie Brunel, « désigne une facette de la mondialisation touristique, laquelle transformerait le monde en un gigantesque parc d’attraction », ou encore la muséification des centres historiques et de certains milieux urbains.
Montmartre illustre clairement cette évolution. Le quartier parisien voit sa vie quotidienne s’effacer peu à peu : fermeture de classes, piétonisation croissante, files de touristes, trains touristiques, visites guidées omniprésentes. À Rome, ces logiques s’entremêlent. Le centre-ville est balisé pour le tourisme : entre grandes artères, monuments incontournables, restaurants prisés sur Google Maps où l’attente dépasse parfois une heure. En parallèle, le patrimoine architectural est figé dans une posture muséale, du Forum romain aux innombrables églises.
Dans ces deux cas, les villes perdent leur authenticité, leur spontanéité et leur accessibilité pour les habitants.
Cette perte d’habitabilité est l’un des effets les plus marquants du surtourisme. Elle impacte directement les populations locales, sur plusieurs plans :
- immobilier, avec l’essor des locations de courte durée et l’uberisation du logement ;
- confort de vie, en raison des nuisances sonores ou visuelles ;
- économie locale, parfois trop dépendante d’une activité devenue dominante.
Dégradation et saturation des sites
Le tourisme de masse affecte aussi l’environnement et le patrimoine historique. Lorsque le tourisme dépasse les capacités d’accueil des sites, il provoque une dégradation souvent irréversible de l’environnement et du patrimoine. En Europe, l’érosion des sols, la pollution et l’usure des monuments deviennent courantes, comme aux Cinque Terre, où les sentiers s’effondrent, à Santorin, où les falaises s’érodent, ou encore à Dubrovnik, où les remparts souffrent d’une affluence excessive.
Gérer les flux touristiques devient alors un défi central, notamment dans les zones fragiles. Des sites comme le Mont-Saint-Michel, Venise ou les calanques de Marseille tentent chaque année de trouver un équilibre entre préservation et accueil. Mais le paradoxe persiste : ouvrir pour rester attractif, fermer pour protéger. Sans outils adaptés, les municipalités peinent à maintenir cette balance, et les visiteurs eux-mêmes sont rarement conscients de leur impact collectif.
Marbella, l’exemple en béton d’un besoin de régulation
À ces atteintes s’ajoute une urbanisation accélérée et souvent irréfléchie, pensée pour répondre à une demande touristique toujours croissante. Les littoraux en sont les premières victimes. L’exemple de Marbella est emblématique, mais il ne fait que refléter une dynamique plus globale.
Tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, de nombreux espaces européens ont été aménagés pour accueillir des flux touristiques croissants et stimuler l’économie locale. C’est le cas de Marbella, station balnéaire de la Costa del Sol en Espagne, située dans la région de Malaga. Son aire urbaine s’étire principalement le long du littoral, couvrant un peu plus de 20 km de côtes pour 5 km vers l’intérieur des terres, soit une superficie totale de 117 km².
Bien que tardive comparée à d’autres stations balnéaires européennes, l’artificialisation de Marbella a été particulièrement intense. Initiée dans les années 1950, notamment avec l’ouverture du Marbella Club en 1954, elle s’est fortement accélérée dans les années 1970 avec la construction de résidences secondaires, d’hôtels, de clubs de golf, de marinas luxueuses (comme Puerto Banùs), et de centres commerciaux.
Marbella est ainsi devenue le symbole de la bétonisation des littoraux liés au tourisme balnéaire, au point de donner son nom à ce phénomène : la marbellisation. Ce processus se retrouve à La Baule, en France, où le littoral est urbanisé en continu, du Pouliguen à Pornichet, ou encore en Italie, où les plages de Rimini et Jesolo ont vu disparaître leurs dunes au profit d’immeubles et de transats.
En 2019, l’organisation Ecologistas en Acción alertait sur le fait que Marbella faisait partie des communes les plus urbanisées de la province de Malaga, avec un littoral artificialisé à plus de 90 % sur les 500 premiers mètres (Greenpeace). Ce niveau d’anthropisation entraîne une quasi-disparition des milieux naturels côtiers, comme l’indique également le rapport A Toda Costa de Greenpeace (À tout prix, 2018). Ce dernier souligne que plus de 36 % des plages espagnoles sont aujourd’hui transformées en zones artificialisées, avec la Costa del Sol comme zone prioritaire d’alerte. Cette urbanisation contribue à l’érosion des sols et aggrave les risques d’incendies, notamment en Andalousie.
Le risque de sur-artificialisation est donc bien réel, particulièrement dans les zones sensibles aux feux. Des politiques de régulation ciblées pourraient permettre d’en limiter les effets.
Les répercussions sociales et économiques
Il suffit de regarder les cartes d’Inside AirBnB pour mesurer l’ampleur de l’ubérisation du marché immobilier dans les villes touristiques. À Paris, on recense près de 85 000 logements disponibles sur la plateforme, 18 000 à Barcelone, et 10 000 à Amsterdam. Si toutes ces annonces n’ont pas toutes été mises en ligne en même temps, elles révèlent une forme d’accaparement du marché locatif, en particulier dans des villes où les tensions immobilières préexistaient.
La sociologue Petra Marčinko rappelle dans le reportage Arte Tourisme de masse - Faut-il arrêter de voyager ? (2021), que les jeunes générations rencontrent de grandes difficultés d’accès à la propriété, en raison d’une offre insuffisante et de prix déconnectés du revenu moyen. Ce phénomène s’aggrave dans les destinations touristiques, où les prix sont souvent artificiellement gonflés. À Dubrovnik, par exemple, seulement 1 000 habitants vivent encore à l’année dans la vieille ville, soit cinq fois moins qu’il y a vingt ans.
Réponses et alternatives émergentes
Face aux conséquences du surtourisme, la société civile se mobilise. Les initiatives citoyennes se multiplient, traduisent le ras-le-bol d’habitants sommés de céder leur espace de vie à des foules de passage. À Barcelone et Palma de Majorque, plusieurs centaines de personnes ont manifesté le 14 juin 2025, pour dénoncer la hausse des loyers, la perte d’âme des quartiers historiques, la saturation des transports et les nuisances sonores ou visuelles, comme le bruit des roulettes de valises. Ce rejet traduit un malaise grandissant face à un tourisme perçu comme facteur d’exclusion et de précarisation.
Les conséquences sont nombreuses : pollution sonore, densification, transports saturés, disparition des commerces de proximité au profit de commerces touristiques. Face à cela, les pouvoirs publics cherchent à reprendre la main. La loi Airbnb de 2024, en France, impose davantage de transparence aux plateformes et limite les locations de courte durée dans les zones tendues, pour lutter contre l’ubérisation du logement à Paris, Marseille ou Bordeaux. D’autres villes mettent en œuvre des mesures similaires : à Florence, interdiction des coffres à clés dans le centre historique classé à l’UNESCO ; à Dubrovnik, amendes contre les touristes qui ne portent pas leurs valises ; à Amsterdam, redirection des visiteurs vers la plage de Zandvoort.
À Venise, une taxe d’entrée a été instaurée pour réguler l’accès au centre historique, tandis qu’à Bruges, des panneaux orientent les visiteurs vers des quartiers moins fréquentés. À l’échelle locale, d’autres mesures émergent : renforcement des taxes de séjour, quotas de visiteurs journaliers, campagnes de sensibilisation, partenariats avec des ONG environnementales.
Parallèlement, certains acteurs du tourisme cherchent à promouvoir un tourisme plus responsable, en valorisant les destinations locales, les mobilités douces ou le tourisme de proximité. Le conseiller municipal au tourisme de Barcelone, Xavier Marcé, ne veut plus « proposer des activités culturelles à destination des touristes, [mais] amener les touristes vers ce qui intéresse les Barcelonais » (Arte, 2021). Cette approche vise à réconcilier tourisme et vie locale, en rééquilibrant l’usage de l’espace urbain.
Des alternatives innovantes apparaissent également. Des entreprises comme Sky-Boy proposent un tourisme virtuel immersif, permettant de visiter en 3D des lieux emblématiques comme les maisons de champagne à Épernay ou le Louvre. Sans remplacer l’expérience physique, ces dispositifs peuvent limiter la pression sur les sites saturés.
À une échelle plus globale, la réduction du nombre de vols aériens low-cost est également évoquée, tant pour désengorger les lieux touristiques que pour réduire les émissions de carbone. Il semble de plus en plus contestable de se rendre à Barcelone depuis Paris pour 12,99 €, ou à Venise pour 14,99 € (Ryanair, 2019). Taxer le kérosène, actuellement exonéré en Europe, serait une piste pour freiner le transport aérien à bas coût. À l’inverse, le ferroviaire, bien que plus taxé, génère moins de nuisances et ne suscite pas les mêmes dynamiques de surfréquentation. Favoriser les mobilités durables apparaît donc comme une clé de la transition touristique.
Ces réponses politiques, juridiques ou citoyennes sont encore disparates, mais elles marquent un tournant : celui d’une prise de conscience collective face à un tourisme qui ne peut plus être sans limites. À défaut d’être rejeté, il doit être réinventé. La suite dépendra de la capacité à construire une gouvernance partagée, un cadre éthique du voyage, et une forme de responsabilité nouvelle, pour que le tourisme devienne à nouveau une rencontre, et non une invasion.
Une gouvernance européenne nécessaire
Face à l’ampleur du phénomène, l’Europe ne peut plus se contenter de réactions locales ou saisonnières. Les villes ne peuvent plus seules absorber les flux, compenser les pertes écologiques, ou résoudre les tensions sociales nées d’un tourisme déséquilibré. Si certaines réponses restent à l’échelle municipale (régulation Airbnb, amendes symboliques, quotas), d’autres nécessitent une véritable coordination à l’échelle européenne.
Dans ce cadre, plusieurs pistes sont régulièrement évoquées. La taxation du kérosène, par exemple, qui n’est toujours pas en vigueur au sein de l’Union européenne, pourrait permettre de désinciter les vols low-cost ultra-fréquents qui banalisent la mobilité aérienne. Une telle mesure viserait non pas à interdire, mais à encadrer les pratiques, en rééquilibrant les moyens de transport en faveur du train, dont les émissions sont bien moindres, et les flux moins massifs. De même, une politique de quotas saisonniers ou de plafonnement des locations touristiques pourrait faire l’objet d’un encadrement commun, évitant ainsi une concurrence entre États.
Une gouvernance européenne pourrait aussi inclure des normes environnementales pour les lieux touristiques, conditionnant leur promotion ou leur financement à des critères de durabilité. À l’image des labels bio dans l’alimentation, un label « Tourisme Responsable » soutenu par l’UE pourrait être créé pour orienter les visiteurs vers des destinations qui protègent leur environnement et leur tissu social.
Les enjeux sont immenses : faire en sorte que le tourisme ne nuise plus aux populations locales, aux paysages, ni au climat, mais devienne un levier d’éducation, de respect, de coopération. Car au fond, le problème n’est pas le voyage, mais ce qu’il devient quand il est pensé comme une consommation de masse, une collection d’images ou un simple produit culturel à usage rapide. L’Europe, riche de sa diversité patrimoniale, culturelle et naturelle, doit être capable de poser un nouveau cadre, une vision partagée du tourisme de demain, dans laquelle la mobilité ne serait plus un droit sans limites, mais une opportunité encadrée, équilibrée, juste.
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