Liberté de la presse dans les micro-États européens : une situation obscure

Un article de la série « la liberté de la presse en Europe en 2020 »

, par Théo Boucart

Liberté de la presse dans les micro-États européens : une situation obscure
Le château princier du Liechtenstein, surplombant la capitale, Vaduz. Crédit : De_Vald - wikimédia commons

Les cinq micro-États d’Europe (Andorre, Liechtenstein, Saint Marin, Monaco et la Cité du Vatican) connaissent des situations bien particulières s’agissant de la liberté de la presse : marché médiatique très restreint, dépendance des médias étrangers, inaccessibilité de certains sujets à l’investigation : les zones d’ombre sont considérables pour ces minuscules pays. Tour d’horizon.

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on s’intéresse au secteur des médias en général, et à la liberté de la presse en particulier dans les micro-États européens, c’est le manque d’information. Dans son classement annuel, Reporters sans frontières n’analyse la situation que dans deux pays : le Liechtenstein et Andorre par ailleurs plutôt bien classé en 2020 (respectivement 24ème et 37ème), quoiqu’en très forte baisse depuis 2014. Le classement de l’ONG américaine Freedom House sur les médias (« Freedom and the Media ») inclut également la république de Saint Marin (classé comme étant un pays « libre » en 2017). L’information est donc parcellaire.

Il faut dire que ces pays sont dans des positions bien particulières : Si les Constitutions garantissent plus ou moins explicitement la liberté de la presse [1], la faiblesse de leur superficie et de leur population rend le marché médiatique domestique presque insignifiant. La lecture de médias étrangers, en particulier venant de pays partageant la même langue (l’allemand pour le Liechtenstein, l’italien pour Saint Marin et le Vatican, le français pour Monaco, et le catalan, le castillan ou le français pour Andorre) est courante, ce qui permet aux citoyens de s’informer, même si les sujets locaux n’y sont que très peu abordés, posant la question de l’opacité de certains problèmes de société.

De manière générale, ces pays souffrent d’une opacité récurrente qui se répercute sur le travail des journalistes locaux. La taille du marché médiatique ne favorise pas le pluralisme. Enfin, dans les États monarchiques (Monaco et le Liechtenstein) et théocratique (la Cité du Vatican), s’intéresser à la famille princière ou aux élites religieuses peut être passible de poursuites.

Andorre : le secret des affaires au beau milieu des Pyrénées

La principauté d’Andorre, le plus gros des micro-États européens (468 km², 77000 habitants en 2019) est inclus dans l’analyse de Reporters sans frontières depuis le milieu des années 2000. En 2014, le pays dirigé par deux « co-princes » (le président de la République française et l’évêque de la Seu d’Urgell) était situé à la 5ème position. En 2020, elle n’était plus qu’à la 37ème place, après une chute de 27 places entre 2014 et 2015. Une dégringolade imputable à l’étroitesse des relations entre monde politique et sphère financière et au scandale de blanchiment d’argent qui a secoué la Banca Privada d’Andorra (BVA) en mars 2015.

Dans son rapport de 2020, RSF pointait que la réputation sulfureuse du pays en matière de fiscalité n’était pas encore derrière lui, malgré la décision de l’UE de ne plus considérer Andorre comme un paradis fiscal. Deux problèmes majeurs affectent les journalistes : le poids et l’opacité du secteur financier, et une sphère médiatique très restreinte où l’influence des pouvoirs publics et de l’Église est un frein. Pourtant, le paysage médiatique est plutôt diversifié pour un si petit pays : de nombreux quotidiens locaux en catalan, comme El Periòdic d’Andorra, Ara Andorra, Diari d’Andorra, Bon Dia, ont des versions papier. Poble d’Andorra et Altaveu sont les principaux journaux en ligne. Enfin, la Vanguardia, quotidien de Barcelone, a une édition locale andorrane.

Liechtenstein : un pluralisme local inexistant

Tout comme Andorre, le Liechtenstein fait l’objet d’une analyse par RSF depuis le milieu des années 2000. Le deuxième plus grand micro-État d’Europe (160 km², 38650 habitants en 2019) est classé 24ème dans l’édition 2020 du classement. Pourtant, à l’instar de la principauté pyrénéenne, la principauté alpine, reliquat du Saint Empire romain germanique coincé entre la Suisse et l’Autriche, a subi une forte chute dans le classement entre 2014 et 2015, passant de la 6ème à la 27ème position.

Le principal problème affectant les médias locaux est le manque de pluralisme : alors que les deux quotidiens nationaux (Liechtensteiner Vaterland et Volksblatt) sont propriété des deux partis politiques (respectivement l’Union patriotique et le Parti des citoyens progressifs), la chaîne de radio appartient au gouvernement. Il est également à noter que les journaux ont couvert de manière très positive la performance nationale dans le classement RSF de 2020, en omettant de rappeler le contexte de la chute du pays dans les classements depuis le milieu des années 2010. On peut toutefois trouver sur le site de Volksblatt un court texte d’un lecteur dénonçant le « népotisme » normalisé dans le pays. Toutefois, les citoyens peuvent s’informer sur les médias suisses alémanique (comme Die Südostschweiz ou St. Galler Tagblatt Online) ou autrichiens (Vorarlberg).

Concernant l’opacité du secteur financier, le Liechtenstein a mis fin au secret bancaire en 2013, une grande avancée pour lutter contre la fraude fiscale.

Saint Marin : le Conseil de l’Europe fait part de ses inquiétudes

Saint Marin, plus vieille république du monde (depuis 301), ne fait pas l’objet d’une analyse de Reporters sans frontières. Le pays entièrement enclavé en Italie (61 km², 33350 habitants en 2018) est néanmoins présent dans les statistiques de Freedom House, une ONG américaine qui publie chaque année un classement sur la liberté politique dans le monde. En 2019, celle-ci écrivait que « la liberté de la presse [à Saint Marin] est généralement assurée, tout comme le pluralisme des médias. Les journalistes enquêtent sur des sujets sensibles, comme la criminalité financière. Cependant, le risque de lourdes amendes et de poursuites dans le cadre de la loi sur la diffamation peut entraîner une auto-censure parmi les journalistes ». L’ONG américaine lui attribuait donc une note de 3 sur 4 concernant la liberté des médias.

La petite république a néanmoins fait l’objet d’un rapport du Conseil de l’Europe en 2015. Celui-ci, rédigé à la suite d’une visite dans le pays, a fait état d’inquiétudes concernant la liberté des médias, en particulier sur le fait que la diffamation était toujours criminalisée, et que le mécanisme de plaintes visant les médias pouvait causer des interférences politiques dans les contenus médiatiques. Le rapport a également pointé l’absence de régulation du secteur médiatique et du travail des journalistes. Tout comme les autres micro-États, Saint Marin bénéficie des médias de pays voisins, en l’occurrence l’Italie. La Tribuna Sammarinese et Libertas sont les principaux journaux du pays.

Monaco : pas de lèse-majesté sur le Rocher

La principauté de Monaco est l’un des plus petits États du monde (2 km², 38700 habitants en 2018). Logiquement, la situation de la liberté de la presse n’est pas abordée par RSF. En 2018, Freedom House a pourtant attribué la note de 4 sur 4 au pays, signifiant que la liberté de la presse était assurée et respectée en pratique. Le secteur médiatique local n’est pas inexistant, avec notamment des titres comme La Gazette de Monaco, Monaco Hebdo, et La Principauté. RMC, sigle de Radio Monte Carlo a été créée à Monaco en 1943, pour contourner le monopole d’Etat sur la diffusion radiophonique en France. Depuis 2002, ses activités sont à Paris. Toutefois, les Monégasques lisent beaucoup la presse française, surtout niçoise.

En 2007, l’affaire Marc Giacone avait déchaîné la chronique sur le Rocher. Ce caricaturiste avait été accusé d’offense envers le chef de l’État, Albert II, pour avoir représenté le souverain avec un nez de clown sur son site Monaco Politic Circus. Son site avait été fermé par les autorités et il risquait jusqu’à six mois de prison. Il a finalement été relaxé.

Vatican, contre-attaque après les « Vatileaks 2 »

La Cité du Vatican est le plus petit État au monde (44 hectares, 825 habitants en 2018). A titre de comparaison, le plus petit arrondissement de Paris (le 2ème) mesure 99 hectares. Le Vatican se compose de deux entités juridiques distinctes (le Saint Siège et l’État de la Cité du Vatican). Le Pape est le chef spirituel et temporel, disposant du pouvoir absolu. Depuis 2015, le Dicastère pour la communication est l’organe de la Curie romaine qui s’occupe, entre autres, de la direction éditoriale du Vatican et de sa salle de presse. L’Osservatore Romano est le quotidien le plus important, publié par le service officiel d’information du Vatican. Radio Vatican est la radio officielle, se définissant comme la « voix du Pape ». Vatican Media est la chaîne de télévision publique.

En 2015, les « Vatileaks 2 » ont pourtant jeté le voile sur l’obscurité de l’administration vaticane, ainsi que sur sa capacité à réagir. Cette année-là, des informations confidentielles sur le patrimoine immobilier du Saint Siège sont divulguées et révélées dans deux livres, soulignant des cas de gabegie et de détournement de fonds. La réaction des autorités vaticanes a été violente : cinq personnes ont été poursuivies, trois membres de l’administration à l’origine de ces fuites et deux journalistes italiens, Gianluigi Nuzzi et Emiliano Fittipaldi, auteurs des ouvrages. En novembre 2015, ce dernier avait publié une tribune dans le journal La Repubblica où il fustigeait l’aversion du Vatican pour le journalisme : « La justice vaticane considère comme un délit ce qui fait l’essence même de notre métier : le devoir de publier les faits que le pouvoir, quel qu’il soit, veut dissimuler à l’opinion publique ».

Ce scandale a également mis en lumière l’absence de liberté de la presse au Vatican. Selon le journal La Croix, aucune loi vaticane ne garantit cette liberté, ni la protection des sources. Reporters sans frontières avait d’ailleurs apporté son soutien à Gianluigi Nuzzi après que ce dernier a refusé de se présenter aux enquêteurs, au nom de « la liberté de la presse ».

[1] : L’article 12 de la Constitution andorrane garantit la « liberté d’expression, de communiquer et d’information ». L’article 40 de la Constitution du Liechtenstein garantit la « liberté d’expression par les mots ». L’article 6 de la Constitution de Saint Marin garantit la « liberté de manifester sa pensée » et « le secret des communications ». L’article 23 de la Constitution monégasque garantit la « liberté de manifester son opinion ». En revanche, la loi fondamentale de la Cité du Vatican ne mentionne pas ces libertés.

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