My voice my choice : une initiative citoyenne européenne qui fait resurgir le cynisme de l’extrême droite

, par Paul Gelabert Y Nuez

My voice my choice : une initiative citoyenne européenne qui fait resurgir le cynisme de l'extrême droite
Abir Al-Sahlani, Renew Europe, plaide en faveur de l’initiative citoyenne européenne My voice My choice. ©European Union 2025 - Source : EP

Le mardi 16 décembre 2025, le Parlement européen a dû débattre de l’initiative citoyenne européenne (ICE) My Voice My Choice. Cette initiative vise à demander à la Commission de se saisir de la question du droit à l’avortement, qui recule sur le continent, puisque “plus de 20 millions de femmes n’ont pas accès à l’avortement en Europe”. Après avoir récolté plus d’un million de signatures, l’initiative a été une occasion supplémentaire de mettre en exergue les divergences idéologiques présentes au sein de l’hémicycle. Mais sur ce thème aussi sensible, une rhétorique particulièrement cynique a ressurgi à travers les arguments opposés à cette ICE. Entre culpabilisation des femmes et arguments historiques d’autorité, les débats ont fait rage au sein de l’assemblée.

Une promesse d’humanité pour des millions de femmes sur tout le continent

Le débat concernant My Voice My Choice s’est ouvert par un plaidoyer poignant de ses auteures. L’Europe est le continent des droits humains, ou plutôt des droits de l’homme. Mais qu’en est-il des droits des femmes ? À commencer par le droit le plus essentiel de tous, disposer de son propre corps.

Alors que l’avortement est légal en France depuis la loi Veil du 17 janvier 1975, il est primordial de rappeler que ce droit n’est pas universel et que, partout sur le continent européen, des femmes doivent encore lutter pour l’exercer. Ainsi, l’une des auteures de cette initiative humaniste, Abir Al-Sahlani, députée suédoise du groupe Renew Europe, rappelle la nécessité d’un droit communautaire concernant l’avortement : “My Voice My Choice existe parce que des femmes meurent en Pologne. Parce que des femmes à Malte sont traitées comme des criminelles. Parce qu’en Italie, l’accès à l’avortement existe sur le papier, mais est bloqué dans la réalité. Parce qu’en Hongrie et en Slovaquie, les droits des femmes sont systématiquement remis en cause sous la bannière de la tradition.”

Parce que la mort de Dorota en 2023 aurait dû être évitée en Pologne, parce qu’Izabela est décédée d’une septicémie à cause du refus des médecins de pratiquer un avortement prohibé dans le cadre législatif, parce que Marta, Justyna, Valentina et d’autres ont succombé face au cynisme législatif de certains États membres, sous couvert d’une “tradition” qui devient mortifère.

L’autre auteure de cette ICE, Cristina Guarda, députée italienne pour les Verts, ajoute que “ My Voice My Choice porte sur notre santé personnelle, sur la liberté, sur la dignité humaine. Elle appelle l’Union européenne à garantir un accès sûr et légal à l’interruption volontaire de grossesse.”

Si l’Union européenne veut rester crédible lorsqu’elle dénonce les violations des droits humains dans d’autres régions du monde, elle ne peut pas laisser ses propres femmes mourir face à son manque d’implication en matière d’avortement. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Quand la supposée tradition sert d’alibi à des thèses rétrogrades

Si la gauche, les Verts et le centre soutiennent cette initiative citoyenne, l’extrême-droite est quant à elle très critique de l’ICE, invoquant des thèses anti-avortement en les justifiant par la tradition.

La députée d’extrême droite espagnole Margarita de la Pisa Carrión, du groupe Patriotes pour l’Europe (PfE), n’hésite pas à faire de l’opinion anti-avortement une généralité : “Si elle se présente comme une initiative citoyenne, elle ne représente pas la vision de la majorité des femmes européennes (...)”.

Elle tente ainsi de démontrerque l’avortement n’est pas soutenu par la majorité des femmes européennes. Cependant, plusieurs études révèlent que, dans la plupart des pays européens, la population pense au contraire que l’avortement devrait être légalisé sur tout le continent. Les sondages internationaux du Pew Research Center montrent que, dans la majorité des pays d’Europe, au moins 75 % des adultes déclarent que l’avortement devrait être légal dans “tous ou la plupart des cas”. Cela inclut de nombreux pays de l’UE, bien que l’étude ne couvre pas l’ensemble des États membres individuellement. À l’échelle mondiale, une autre étude d’Ipsos révèle que, sur 29 pays sondés, 59 % des femmes estiment que l’avortement doit être légalisé dans la majorité des cas. Cette même étude précise, d’une part, que l’Europe est le continent affichant le pourcentage le plus élevé, et d’autre part que la génération Z, le futur de l’Union, y est la plus favorable (61 %). Les études de ce type sont nombreuses et mènent toutes au même constat : une majorité de la population européenne et mondiale est favorable à la légalisation de l’avortement sur l’ensemble des territoires.

Les arguments avancés par la députée espagnole ne sont donc pas fondés et relèvent davantage d’une opinion personnelle que d’une réalité statistique.

La compétence nationale comme argument procédural détourné

D’autres eurodéputés d’extrême-droite remettent en question la légitimité même de l’Union européenne à légiférer en matière d’avortement en invoquant l’article 168 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui énonce que la politique de santé, dans son organisation et son fonctionnement, reste une compétence des États membres.

Dans cet objectif, la députée autrichienne Elisabeth Dieringer, du groupe PfE, affirme que “les questions sensibles telles que l’avortement et la protection de la mère et de l’enfant à naître relèvent clairement de la compétence des États nationaux, comme le prévoient les traités”. L’article 168 du TFUE est ainsi utilisé comme argument procédural afin de s’opposer à toute initiative européenne concernant l’avortement. Cependant, une fois encore, certaines dispositions sont mises en avant de manière sélective pour justifier une position politique.

Lors de l’ouverture du débat, Hadja Lahbib, commissaire européenne à l’Egalité, rappelle plusieurs éléments quant à la position de la Commission européenne sur cette ICE. Elle déclare “Nous avons également précisé que toute proposition d’acte juridique doit pleinement respecter l’article 168, et que cette initiative ne vise pas à interférer avec les législations nationales en matière d’avortement, qui demeurent de la compétence nationale.”

Elle ajoute ensuite que “L’octroi d’un soutien financier aux actions des États membres visant à promouvoir la santé pourrait relever de la compétence de soutien de l’Union européenne.” En effet, bien que l’article 168 du TFUE fasse état de la compétence des États membres en matière de santé, ce même article précise également que l’Union européenne est compétente pour soutenir et promouvoir la santé, notamment par le biais financier. C’est précisément l’objectif de cette initiative, qui plaide en faveur d’un mécanisme de solidarité volontaire financé par l’UE pour les soins liés à l’avortement des femmes n’y ayant pas accès de manière sûre et légale.

Malgré une opposition marquée de l’extrême droite et d’une partie du Parti populaire européen, cette initiative citoyenne européenne a été adoptée par le Parlement européen le 17 décembre, avec 358 voix pour, 202 contre et 79 abstentions. Conformément à la procédure des ICE, la Commission européenne devra se prononcer d’ici mars 2026 sur les suites à donner. Depuis l’introduction de ce mécanisme, seules 13 initiatives citoyennes européennes ont abouti à une proposition concrète de la Commission. Pour les femmes et pour les droits humains, il faut espérer qu’en 2026 ce chiffre passe à 14.

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