L’UE apparaît toujours plus divisée
Comme la Hongrie et la Slovaquie, la République Tchèque ne participera pas aux prêts de 90 milliards d’euros engagés sur les marchés par le Conseil européen, jeudi 18 décembre 2025 pour “répondre aux besoins financiers urgents de l’Ukraine pour la période 2026-2027”. Cette décision prend place après des semaines de tergiversations sur l’utilisation des 180 milliards d’euros d’avoirs russes gelés au sein des banques belges. Option estimée trop risquée finalement face à l’incertitude légale et financière qu’elle engage. Après ce rétropédalage, l’Union Européenne apparaît inexorablement plus divisée avec cette décision tchèque, actée par le nouveau premier ministre Andrej Babiš.
Celui-ci, au lendemain du Conseil européen a défendu sa position : “Nous soutenons l’Ukraine, nous avons approuvé les conclusions [du sommet] à la seule exception que nous ne voulons pas garantir ces prêts”. Cette position marque une rupture avec les choix de son prédécesseur, Petr Fiala, jusque-là engagé dans un soutien sans faille à l’Ukraine avec l’accueil de plus de 400 000 réfugiés ainsi que des initiatives pour soutenir la défense ukrainienne. Le 21 décembre 2025, le désormais chef d’opposition Petr Fiala en était réduit à exhorter son successeur à ne pas abandonner son soutien à l’Ukraine.
Changement de cap dans la politique étrangère tchèque
Ce changement de cap dans la politique étrangère tchèque n’est pourtant pas vraiment une surprise. Elle s’inscrit dans la continuité des promesses de campagne du “Trump tchèque”. Pour les élections législatives des 3 et 4 octobre 2025, qu’il a remportées avec 35% des voix, le populiste tchèque avait bel et bien fait campagne sur la nécessité de soutenir avant tout le pouvoir d’achat et les retraites des Tchèques en réduisant l’aide à l’Ukraine.
Le premier ministre n’est pourtant pas l’acteur le plus radical de sa coalition. Pour former un gouvernement, Babis a dû composer avec le parti d’extrême droite prorusse Liberté et démocratie directe (SPD) ainsi qu’avec le parti eurosceptique des Automobilistes (Motoristé sobě). Le SPD, dirigé par Tomio Okamura, tient depuis le début de l’invasion russe un discours ouvertement hostile aux réfugiés ukrainiens et à toute forme de soutien à l’Ukraine. Il a ainsi fermement dénoncé l’aide militaire apportée à Kiev, tout en appelant au retrait de la République Tchèque de l’Union européenne et de l’OTAN. Récemment lors des vœux de Nouvel an, Tomio Okamura a qualifié le conflit de “guerre totalement absurde”. Il a par ailleurs expliqué que l’argent utilisé pour financer le conflit en Ukraine devait revenir “aux retraités tchèques, aux personnes handicapées et aux familles avec des enfants”. Ces propos ont provoqué de vives réactions et l’ambassadeur d’Ukraine à Prague les a qualifiés d’”insultants et haineux” comme le rapporte Radio Prague International le 6 janvier 2026.
Tout autant controversé, le mouvement Motoristé sobě, qui a obtenu 7 % des voix lors des élections législatives, est un parti d’extrême droite qui a fait campagne sur la nécessité de redonner du pouvoir d’achat aux Tchèques et de changer le projet européen de fond en comble. Comme le rapporte Le Monde, l’une de ses figures emblématiques et président d’honneur, Filip Turek, présent lors de l’investiture du président américain Donald Trump, a été vivement critiqué pour des publications présumées à caractère raciste, sexiste et homophobe sur les réseaux sociaux, ainsi que pour des références à Adolf Hitler. En pleine controverse depuis plusieurs semaines, Filip Turek, initialement présenté comme le prochain chef de la diplomatie, a dû se résoudre face à la polémique à candidater au poste de ministre de l’environnement. Une nomination d’ailleurs refusée par le Président de la République, Petr Pavel.
Un Président de la République opposé à son Gouvernement
Malgré les tendances pro-russes du nouveau gouvernement, le Président de la République tchèque Petr Pavel, a lui rappelé comme le rapporte Radio Prague International le 15 décembre 2025, que “la sécurité et la prospérité [des Tchèques] sont garanties, entre autres, par l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN”, ou encore que l’appartenance à ces deux institutions contraint la Tchéquie à à en“être un membre constructif plutôt que réfractaire”. Petr Pavel, ancien président du comité militaire de l’ONU de 2015 à 2018, a donc refusé la nomination de Filip Turek comme ministre mais aussi menacé de ne pas signer des textes législatifs qui iraient à l’encontre des intérêts du pays. Lors de ses vœux de nouvel an, le Président a demandé aux Tchèques de ne pas succomber au populisme, bien que celui-ci puisse paraître attrayant, et de détourner les yeux des extrêmes. C’est dans ce contexte que le président Pavel a précisé qu’il s’opposerait à toute remise en cause de l’initiative sur les livraisons de munitions de gros calibre à l’Ukraine. Depuis le début de la guerre, conjointement avec d’autres puissances européennes, la République Tchèque a permis de fournir des millions de munitions à l’Ukraine. Rien qu’en 2024, plus de 1,5 millions de pièces de munitions d’artillerie ont pu être livrées d’après le Czech Army and Defense Magazine du 26 février 2025.
Malgré la pression de ses partenaires de coalition, Andrej Babis a finalement maintenu la participation tchèque, expliquant que “le projet se poursuivra et la République tchèque en assurera la coordination”, tout en précisant qu’aucune couronne tchèques provenant des citoyens ne seraient investies dans cette initiative.
Andrej Babiš se trouve ainsi contraint de jouer les équilibristes : il lui faut à la fois tenter de satisfaire ses partenaires de coalition afin de préserver la cohésion gouvernementale, et ménager le président de la République et ses partenaires européens afin d’éviter toute impasse politique et diplomatique. Une posture en “ligne de crête” qui pourrait toutefois offrir au milliardaire l’avantage de le distinguer de ses voisins slovaques et hongrois sur la scène européenne….
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