« O Flamur, flamur, shenj’ e shenjtë » : histoire du drapeau de l’Albanie

, par Samuel Touron

« O Flamur, flamur, shenj' e shenjtë » : histoire du drapeau de l'Albanie
Drapeau albanais Source Pixabay

"Ô drapeau, ô drapeau, symbole sacré", célébré particulièrement ce 28 novembre, jour de fête nationale. L’Albanie est sans doute le moins connu des États d’Europe, devenu indépendant de l’Empire Ottoman en 1913, le “pays des aigles” a dû lutter durant des siècles pour retrouver une indépendance perdue au XVe siècle malgré la lutte héroïque de Skanderbeg. De ce courage et de cette détermination en est resté un symbole : l’aigle bicéphale sur fond rouge.

L’identité albanaise est plurielle et très complexe, le pays possède une histoire à part dans les Balkans et en Europe, ce qui en fait toute la richesse et suscite un attrait certain pour bien des Européens. On a longtemps considéré les Albanais comme les descendants des antiques Illyriens car ces derniers vivaient sur le même territoire et la langue albanaise, à part dans le monde indo-européenne, appartient à une famille bien spécifique, celle des langues “thraco-illyrienne”. Cependant, dire que les Albanais sont les Illyriens d’hier est aussi faux que de dire que les Français sont des Gaulois. L’identité albanaise est bien plus complexe et difficile à comprendre, fluctuant entre des aires d’influences totalement opposées selon les époques. Un symbole vient cependant marquer l’expression de l’identité albanaise dans le temps : le drapeau à fond rouge frappé de l’aigle bicéphale.

Symbole de la continuité historique de l’Albanie

Le drapeau albanais trouve ses origines dans le sceau du seigneur albanais et véritable héros national pour sa lutte contre l’envahisseur ottoman : Skanderbeg. Enfant, son père avait été contraint de l’envoyer à la cour ottomane selon la règle du devchirmé. Converti à l’islam, il devient un militaire brillant faisant de nombreuses conquête pour l’Empire ottoman en Asie. Alors qu’il pense être nommé seigneur de la moyenne Albanie à la mort de son père, le Sultan fait le choix de nommer un gouverneur ottoman à sa place suscitant le courroux de Scanderbeg. Abandonnant l’islam il se livre à une lutte féroce rejoignant les troupes hongroises de Jean Hunyadi en compagnie de princes, de soldats et de paysans albanais révoltés. Pendant 23 ans il tient tête à l’armée ottomane et au sultan en personne, même Mehmet II, le preneur de Constantinople, échoue à faire tomber Skanderbeg qui ne dispose pourtant que de 20.000 combattants. En 1468, le héros albanais meurt et son armée résiste encore 12 ans à ce qui est alors la plus puissante armée au monde, avant de finalement être vaincue.

Durant cette épisode majeur de l’histoire albanaise, le drapeau rouge à l’aigle bicéphale est hissé fièrement face à l’ennemi et est un symbole fort de résistance et d’indépendance et donc de fierté pour les Albanais. Résister 35 ans aux troupes ottomanes témoigne de l’excellence au combat et de l’esprit déterminé et combatif des Albanais qui est alors reconnu à travers toute l’Europe. À la suite de la conquête, beaucoup d’Albanais sont intégrés dans les troupes d’élites de l’Empire Ottoman : le corps des Janissaires. À la suite de la défaite de Napoléon en Égypte, c’est un albanais, Mehemet-Ali qui est chargé de récupérer l’Egypte pour les Ottomans. En France, le gouverneur du Languedoc, Henri Ier de Montmorency, ne se déplace jamais sans sa garde albanaise.

Fort d’une histoire dans laquelle, l’Albanie, courageusement, a su ne pas oublier ses racines, c’est tout naturellement qu’à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, l’aigle bicéphale sur fond rouge refait surface. En outre, malgré quatre siècles d’assimilation à l’Empire ottoman et de “turquisation” de la population albanaise, le nationalisme albanais renaît de ses cendres. Cependant, l’Albanie qui devient indépendante en 1913 n’a que peu de choses à voir avec celle qui perd son autonomie en 1479. Si les révoltes albanaises ne se sont jamais vraiment arrêtées, réprimées dans le sang par le pouvoir ottoman, l’islam est désormais la religion majoritaire des Albanais. Plus de 5 millions d’Albanais vivent en Turquie - bien plus que la population actuelle d’Albanais en Albanie - créant des liens étroits avec ce pays. De plus, le pays a pris un retard conséquent sur ses voisins. Ainsi, en 1919, 90% de la population albanaise est analphabète. L’albanais ne doit sa survie qu’à la forte tradition de transmission orale de la langue. Le pays est également divisé : les albanais restés orthodoxes ou catholiques de rite byzantin se sentent proches des Grecs et le Kosovo - peuplé en majorité d’Albanais - est occupé par l’armée serbe dès 1918 et rattaché à la Yougoslavie naissante.

Le symbole d’une indépendance retrouvée

Le drapeau albanais symbolise la continuité historique entre la période de Skanderbeg et celle de l’indépendance retrouvée. Lorsqu’il est levé, il ressuscite, d’un seul geste, le combat héroïque de Skanderbeg, la lutte pour l’indépendance durant plus de quatre siècles et finalement, la libération. Pouvoir le brandir c’est s’inscrire dans cette continuité et surtout c’est être libre, une valeur importante pour les Albanais. Car, la liberté, l’Albanie ne l’a que trop peu connue. Tour à tour dominée par des puissances voisines, elle tient tête à la Yougoslavie triomphante, à l’Italie fasciste et à l’Allemagne nazie en se libérant seule, dès 1944, sans l’aide de l’URSS. Surtout, l’Albanie a subi durant plus de 50 ans, le terrible régime communiste stalinien d’Enver Hoxha. L’emprisonnement politique notamment dans l’effroyable camp de travail 303 n’a rien à envier aux pires heures du goulag soviétique. La Sigurimi, la police politique, est partout, les historiens estiment qu’un albanais sur quatre collabore avec elle [1]. Les purges sont nombreuses et d’une grande violence. Mehmet Shehu, héros de la guerre de libération et Premier ministre d’Enver Hoxha “est suicidé” en 1981 sans obsèques nationales, à la suite d’un complot du Ministre de l’Intérieur, lui-même éliminé, deux ans plus tard.

À la mort d’Enver Hoxha, en avril 1985, l’Albanie est au bord de la famine, son peuple, ultra-surveillé, ne connaît plus la signification du mot “liberté”. Pourtant, la jeunesse albanaise n’a pas perdu ce goût. À la suite de l’annonce, en juin 1990, de l’autorisation de la libre-circulation, des dizaines de milliers de jeunes se ruent vers les ambassades de France, d’Italie et d’Allemagne, seuls États à conserver des liens diplomatiques avec le pays. Ce sont les étudiants de la cité universitaire de Tirana, qui, excédés par les privations, portent le coup fatal au régime. Le 8 décembre, ils sont plusieurs milliers sur la place Skanderbeg à demander la démocratie, Ramiz Allia est contraint de céder, quelques semaines plus tard, le régime s’effondre. Cependant, cette liberté retrouvée n’est pas gage de prospérité. Pays extrêmement pauvre et en retard, le passage à l’économie de marché entraîne une régression économique et sociale effroyable. Durant l’hiver 1991-1992, des magasins sont pillés car les habitants n’ont plus rien à manger et ne peuvent plus se chauffer, les services publics ne fonctionnent plus. La crise financière de 1997 plonge le pays dans le chaos, de même que l’accueil des réfugiés du Kosovo (450 000 personnes) résultant en une emprise grandissante de la mafia.

Un drapeau qui flotte à travers le monde

L’histoire albanaise est celle d’une lutte acharnée et quasi-permanente pour l’indépendance et la liberté. Si aujourd’hui le pays se porte mieux avec un taux de croissance de 4% par an en moyenne et des institutions politiques enfin stabilisées, le salaire mensuel moyen reste le plus faible d’Europe (155 euros) et les Albanais demeurent nombreux à émigrer notamment vers l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, la France ou encore les États-Unis. Cette importante diaspora albanaise contribue à faire connaître, partout dans le monde, le drapeau frappé de l’aigle bicéphale. Il suffit de faire un tour au square Prévost Delaunay sur la commune de Schaerbeek, tout près de Bruxelles, pour se rendre compte de la fierté que les Albanais portent à leur drapeau et à Skanderbeg.

L’aigle bicéphale, d’origine byzantine, est repris sur toutes les variantes du drapeau albanais choisi par les différents régimes politiques qui se sont succédés à la tête du pays, comme si on pouvait tout imposer aux Albanais, sauf de les priver de cet élément constitutif de leur identité et de leur histoire. C’est parce que les Albanais ont payé leur liberté au prix fort qu’ils sont si attachés à leur étendard. L’aigle bicéphale symbolise la liberté tandis que la couleur rouge représente le sang versé par les patriotes pour conquérir celle-ci. Ce n’est pas pour rien si l’hymne albanais (L’hymne au drapeau) s’ouvre par le vers suivant : “Rassemblés autour du drapeau / Avec un désir et un but / Tous à lui faire serment / De lier notre foi jurée en vue de la libération”. [2].

Mots-clés

Notes

[1Jean-François Soulet,Histoire de l’Europe de l’Est, “L’implosion des régimes communistes en Europe du Sud, Armand Colin, 2011.

[2En albanais : Rreth flamurit të përbashkuar / Me një dëshirë e një qëllim / Të gjith’ atij duke u betuar / Të lidhim besën për shpëtim.

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