Née le 8 octobre 1983 à Boyarka, ville de l’oblast de Kyiv en Ukraine, Oleksandra Matviichuk est avocate et militante des droits humains. Diplômée en droit, elle dirige depuis sa création en 2007 le Centre pour les libertés civiles (Center for Civil Liberties, CCL), une ONG ukrainienne engagée dans la défense de la démocratie, des droits humains et de l’État de droit.
Marquée par la Révolution de la Dignité, aussi appelée Révolution de Maïdan en 2013, elle s’engage pleinement en créant Euromaidan SOS, une initiative inédite née sur une simple page Facebook. Ce réseau citoyen grandit très vite et propose une aide juridique gratuite aux victimes de la répression policière, en particulier aux étudiants arrêtés pendant les manifestations de l’Euromaidan. Le groupe joue également un rôle essentiel dans la documentation des violences durant les manifestations.
Cette expérience, ainsi que son travail antérieur sur les crimes commis en Crimée, lui ont permis d’être préparée lorsque l’invasion russe à grande échelle a éclaté en 2022. Depuis, elle poursuit son combat pour la justice en appelant à la création d’un tribunal international spécial afin de juger les dirigeants russes responsables du crime d’agression, une cause pour laquelle elle fut l’une des premières voix à s’élever.
Le Taurillon : En 2013, vous avez fondé Euromaidan SOS, en réponse immédiate à la violente répression d’une manifestation étudiante à Kyiv. Ce moment a marqué le début d’une vaste vague de mobilisation citoyenne en Ukraine. Qu’est-ce qui vous a poussé à agir à cet instant précis ? Aviez-vous déjà envisagé ce type d’engagement auparavant, ou cet événement a-t-il constitué un véritable tournant dans votre parcours ?
Je me souviens très clairement du jour où Euromaidan SOS a été créé. Ce jour-là, mon organisation avait prévu de tenir un séminaire réunissant des militants venus de différents horizons. Mais lorsque ces personnes sont arrivées à Kyiv, nous avons appris que, quelques heures auparavant, la police avait brutalement dispersé une manifestation étudiante pacifique. Les vidéos et les photos de cet événement étaient terribles. La police frappait des jeunes qui ne faisaient que chanter l’hymne national ukrainien.
Les gens étaient bouleversés : nous ne pouvions plus tenir le séminaire à cause de la situation. Alors, j’ai dit à mon équipe : “Qu’est-ce que nous pouvons faire, en tant que défenseurs des droits humains ?” Même si nous ne pouvions pas inventer quelque chose de nouveau, nous pouvions rejoindre ce mouvement général, en réponse à cette répression. Des personnes victimes de violences policières affluaient dans les rues de la ville, et nous comprenions qu’il existait un vrai risque : certains étudiants avaient été passés à tabac, d’autres étaient portés disparus cette nuit-là, et certains ne pouvaient même pas recevoir de soins.
C’est alors que nous avons ouvert une page Facebook appelée Euromaidan SOS, et nous avons publié notre tout premier message : “Si vous avez été victime de violences policières , arrêté, ou si l’un de vos proches a disparu, contactez-nous. Nous vous fournirons une assistance juridique gratuite.” Et c’était une vraie aventure, car moi je suis juriste, mais dans notre groupe, il n’y avait aucun avocat agréé capable de représenter les étudiants devant un tribunal. Trente secondes plus tard, nous avons publié un second message : “Si vous êtes avocat, si vous êtes juriste et prêt à offrir une assistance juridique gratuite aux étudiants persécutés, contactez-nous, nous avons besoin de vous.” Et soudain, cela a commencé à fonctionner, c’était presque miraculeux. Le message a été partagé des centaines de milliers de fois. Des étudiants ont commencé à aider d’autres étudiants qui avaient besoin d’un soutien juridique, et des avocats se sont portés volontaires pour leur venir en aide.
Je me souviens très clairement que nous avions lancé l’initiative Euromaidan SOS pour venir en aide aux étudiants persécutés, battus cette nuit-là sur la place Maïdan. Et même dans mes pires cauchemars, je n’aurais jamais imaginé que nous allions devoir travailler 24 heures sur 24 pendant plusieurs mois. Chaque jour, des centaines de personnes étaient battues, arrêtées, torturées, accusées à tort de crimes collectifs ou poursuivies administrativement et toutes passaient entre nos mains.
Comment l’invasion à grande échelle de la Russie a-t-elle transformé votre mission au sein du Centre pour les libertés civiles ? Face à une telle dévastation, en quoi vos priorités, vos méthodes de travail et votre quotidien ont-ils changé ?
Nous avons été la première organisation de défense des droits humains à envoyer des groupes mobiles pour documenter les crimes de guerre en Crimée et dans les régions orientales proches de l’Ukraine, et c’est une bonne occasion de rappeler que cette guerre n’a pas commencé en février 2022, mais en février 2014. Immédiatement après Euromaidan, lorsque le régime autoritaire s’est effondré à la suite de la Révolution de la Dignité, nous, le peuple ukrainien, avons eu une opportunité de transition démocratique. Pour nous en empêcher, la Russie nous a envahi : elle a occupé la Crimée et une partie des régions de l’Est de l’Ukraine en 2014. En 2022, Poutine a étendu cette guerre en lançant une invasion à grande échelle. Il est très important de le souligner, car cela montre clairement que Poutine n’a pas peur de l’OTAN. En 2014, l’Ukraine était un pays neutre. Ce statut neutre était inscrit dans notre Constitution. Ce que Poutine redoute, c’est l’idée même de liberté, qui s’est rapprochée des frontières russes.
Ainsi, lorsque la guerre à grande échelle a commencé il y a trois ans, nous avions déjà huit années d’expérience dans la documentation des crimes de guerre russes. Mais dans le cadre d’une guerre de cette ampleur, nous avons été confrontés à une intensification massive des crimes de guerre. Documenter des crimes de guerre, ce n’est pas seulement enregistrer des violations de la Convention de Genève, c’est documenter la douleur humaine. Cela signifie que nous avons été confrontés à une souffrance humaine d’une ampleur inouïe. C’est extrêmement difficile, tant d’un point de vue professionnel qu’humain. Professionnellement, parce que nous devons faire face à des centaines et des centaines de cas chaque jour, que nous devons résoudre et à qui nous devons fournir une aide. Personnellement, parce que parfois, on a l’impression que cette douleur va nous consumer. Même pour un juriste professionnel, il est très difficile de ne pas être émotionnellement affecté par ce type d’histoires.
Pour vous donner un exemple concret, je vais vous raconter une histoire. Celle d’un garçon de 13 ans. Lorsque la Russie a lancé son invasion à grande échelle et a commencé à bombarder le pays, sa mère l’a emmené avec son petit frère dans un village près de Kyiv. Elle pensait qu’ils y seraient en sécurité. Mais le problème, c’est que la Russie a occupé ce village, et ils ont dû se cacher dans une cave. Ils n’avaient ni nourriture, ni eau, ni électricité. Au bout d’un certain temps, sa mère est allée supplier les soldats russes : “S’il vous plaît, laissez-moi utiliser ma voiture pour emmener mes enfants loin d’ici.” Ils ont semblé accepter, et leur ont même fait signe d’au revoir lorsqu’ils sont partis. Mais lorsque la voiture de la mère, accompagnée d’autres voitures transportant des enfants, a commencé à rouler, les soldats russes ont ouvert le feu délibérément. La voiture s’est aussitôt arrêtée, les gens sont tombés, et parmi les morts, se trouvait ce garçon de 13 ans. Les Russes n’ont pas permis à la mère de récupérer le corps de son fils. Et lorsqu’ils l’ont transféré, ils n’ont pas autorisé son enterrement dans un cimetière : elle a dû l’enterrer dans le jardin de sa propre maison. Tout ce qui lui restait de son fils, c’était son bonnet et son t-shirt blanc.
Ce type d’histoires que nous documentons montre à quel point cette guerre transforme les êtres humains en simples chiffres. Notre mission, c’est de leur rendre leur nom, car les gens ne sont pas des numéros, et la vie de chaque personne compte.
Peut-être sur un plan plus personnel, comment parvenez-vous à vous protéger de toute cette douleur ?
On ne peut pas. Surtout en ce qui me concerne, j’ai une très grande empathie pour les gens. Quand j’étais étudiante en droit, je me disais que je ne travaillerais jamais dans un domaine lié à la criminalité. Parce que mon empathie rendrait cela vraiment trop difficile pour moi. Je n’aurais jamais imaginé un jour documenter des crimes de guerre.
Aujourd’hui, j’ai interrogé des centaines de personnes survivantes, qui m’ont raconté comment elles ont été battues, violées, enfermées dans des caisses, comment on leur a coupé les doigts, arraché les ongles… Ce que j’ai compris à travers cette expérience, c’est que l’empathie, que je considérais autrefois comme une vulnérabilité, est en réalité ma force. Parce que lorsqu’ils me racontent en détail leur torture, des enseignants, des journalistes ou des politiciens ne peuvent même pas supporter d’en entendre parler. Mais moi, je le peux. Je le peux parce que l’empathie me donne de la force. Au fond, je veux vraiment aider ces personnes et leur redonner foi en la justice, même si cette justice est retardée dans le temps.
Que signifiait pour vous la réception du Prix Nobel de la paix à l’automne 2022, en pleine guerre, aux côtés d’Ales Bialiatski et de Memorial ?
Oui, c’est assez ironique de recevoir un Prix Nobel de la paix en pleine guerre sanglante. Quand on pense que les Russes utilisent les crimes de guerre comme un outil pour donner une leçon à leurs voisins, qu’ils infligent délibérément de la douleur pour briser la résistance des gens et occuper le pays. Ce prix a été très important pour moi, pour mes collègues du Centre pour les libertés civiles, parce que pendant des décennies, les voix des avocats et des défenseurs des droits humains n’ont pas été entendues dans d’autres parties du monde. Depuis des années, nous essayons de convaincre les responsables politiques que la paix, le progrès et les droits humains sont liés. Et que lorsqu’un pays comme la Russie viole systématiquement les droits humains, cela menace non seulement ses propres citoyens, mais aussi la sécurité et la paix dans le monde en général.
Nous n’étions pas entendus. Ou peut-être dans des cercles très spécialisés comme le Comité des droits de l’homme de l’ONU, mais pas dans les salles où les décisions politiques sont prises. Alors, ce Prix Nobel de la paix nous a offert la possibilité, à nous défenseurs des droits humains, d’être enfin entendus.
Vous avez envoyé de nombreux rapports au Conseil de l’Europe, à l’ONU et à l’Union européenne pour alerter sur la situation en Ukraine. Quelle stratégie utilisez-vous pour pousser ces institutions à agir ? Qu’attendez-vous concrètement d’elles, au-delà d’un simple soutien moral ? Comment ont-elles répondu à vos alertes ?
Le problème avec les organisations internationales actuelles, c’est que l’architecture de la paix et de la sécurité ne fonctionne plus ; elle est en train de s’effondrer sous nos yeux. Je ne sais pas comment les historiens appelleront cette période dans le futur, mais l’ordre international fondé sur la Charte des Nations unies et sur le droit international, est en train de s’écrouler. Le Conseil de sécurité de l’ONU est paralysé.
Malheureusement, il est prévisible que de telles guerres et événements se produiront de plus en plus souvent dans différentes régions du monde. Ce que nous devons faire, c’est lancer une réforme profonde de ce système de paix et de sécurité, aussi bien au niveau mondial que régional. Car nous vivons dans l’illusion que la sécurité et les droits humains sont garantis. Cette illusion était déjà évidente en Afghanistan, au Soudan, en Iran… mais aujourd’hui, elle devient aussi visible pour les habitants de France, d’Allemagne ou de Suisse. Ils pensaient que la sécurité et les droits humains allaient de soi. Mais en réalité, ils peuvent disparaître à tout moment.
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