Aux armes citoyens, formez vos bataillons
En France, le président Emmanuel Macron a annoncé, le 27 novembre 2025, la création d’un « service national des volontaires », « purement militaire », d’une durée de dix mois et se déroulant « uniquement sur le territoire national », dès septembre 2026. Ce dispositif devrait s’adresser principalement aux jeunes Français âgés de 18 à 19 ans ; les volontaires percevront un revenu de 800 euros par mois, et ils seront engagés pour une durée de 10 mois. L’objectif serait d’atteindre 3 000 volontaires en 2026, puis 10 000 à l’horizon 2030, et enfin 50 000 en 2035. Objectif, selon le Président de la République : “ Renforcer le pacte noué entre notre Nation et nos armées, renforcer la capacité de résistance de la Nation, consolider la formation de nos jeunes”. Cette proposition intervient après plusieurs déclarations, dont certaines ont fait naître la polémique. Le chef d’état major des armées, Fabien Mandon, a ainsi suscité une vive émotion en expliquant devant le Congrès des Maires de France, le 18 novembre dernier, que le pays devait être prêt à “accepter de perdre ses enfants” pour “protéger ce que l’on est” face à la menace russe.
Pour le chef d’état-major des armées comme pour le président, il s’agissait de préparer les esprits dans une période de perte de repères vis-à-vis de l’alliance transatlantique, dans le contexte de la guerre hybride qui sévit sur le continent et de la menace russe qui se fait toujours plus pressante aux frontières de l’Union Européenne. C’est une étape importante qui vient rompre avec la période post coloniale et post soviétique durant laquelle le service national était peu à peu apparu comme désuet. En 1996, le président Jacques Chirac l’avait finalement supprimé pour laisser la place à une armée de métier. Mais au XXIème siècle, la situation a changé et la France cherche désormais à adapter sa stratégie de défense aux nouvelles menaces. Aujourd’hui, les forces armées françaises comptent environ 200 000 militaires dits “d’active” (militaires servant à temps plein) et disposent de près de 47 000 réservistes.
Outre-Rhin : La Bundeswehr se renforce
En Allemagne, les enjeux de l’architecture sécuritaire européenne sont également pris très au sérieux. Le Bundestag, à l’issue d’un compromis au sein de la coalition gouvernementale entre les sociaux-démocrates (SPD) et les conservateurs (CDU-CSU), a formellement acté, le vendredi 5 décembre, le rétablissement d’un service militaire volontaire. Celui-ci prévoit le recrutement de 20 000 volontaires en 2026, et jusqu’à 40 000 en 2031. Pour rendre attractif le nouveau service militaire, qui doit durer au minimum six mois, ces volontaires percevront un salaire brut de 2600 euros par mois, des cotisations pour la retraite seront versées, et le permis de conduire y sera subventionné. Ce dispositif devrait être accompagné d’un recensement de l’ensemble de la population masculine en âge de servir avec obligation de répondre à un questionnaire ainsi que de fournir un certificat médical. Il devrait ainsi concerner environ 300.000 jeunes hommes pour les générations nées à partir de 2008.
Il est par ailleurs prévu que le Bundestag se prononce sur ce que l’on appelle une “conscription obligatoire en fonction des besoins” si les objectifs fixés n’étaient pas atteints. L’Allemagne prévoit, en cas d’urgence, de porter les effectifs à 460 000 militaires. Un objectif ambitieux dans la mesure où la Bundeswehr compte actuellement 190 000 soldats. Ces annonces illustrent néanmoins de manière éloquente la réalité du Zeitenwende, (“tournant historique”), engagé en février 2022 par Olaf Scholz, ancien chancelier allemand (2021-2025), afin de faire évoluer la doctrine allemande. La réalité est brutale pour l’Allemagne, pour laquelle l’évocation même de la préparation à la guerre semblait encore impensable il y a quelques années. Mais pour le pays du chancelier Friedrich Merz, le constat est sans appel : le protecteur historique américain n’apparaît plus comme un partenaire tout à fait fiable. Friedrich Merz déclarait ainsi le 15 décembre 2025 que “l’Europe devait se préparer à un changement fondamental dans sa relation avec Washington, alors même qu’elle fait face à une menace russe grandissante”.
Un service militaire qui divise la jeunesse
Qu’il s’agisse de la France ou de l’Allemagne, l’instauration d’un nouveau service militaire, même fondé sur le volontariat, ne fait pas l’unanimité auprès des jeunes, premiers concernés par la mesure. Certains craignent qu’à terme une période courte et volontaire ne se transforme en une obligation de longue durée tandis que d’autres doutent de la capacité des Etats à mettre en place ce projet. D’une manière générale, les avis divergent et les enquêtes font état de déclarations contradictoires ; dans une étude réalisée par le CEVIPOF en 2024, 70 % des jeunes Français âgés de 18 à 25 ans interrogés se déclaraient ainsi prêts à s’engager dans l’armée en cas de guerre sur le territoire national, tandis que 62% des interviewés se prononçaient en faveur d’un retour du service militaire obligatoire. Mais sur 28 minutes, émission de la chaîne franco-allemande Arte, Nicolas Offenstadt, professeur d’histoire à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, soulignait récemment qu’il existait probablement un décalage entre la perception que les jeunes ont de la guerre et la réalité concrète de l’engagement militaire. Par ailleurs, le 27 novembre 2025 sur RTL Radio France International, Hania Hamidi, secrétaire générale de l’UNEF, un syndicat étudiant de gauche, déclarait que le service militaire volontaire n’est pas “une aspiration de la jeunesse”. Selon elle, les priorités des jeunes se situeraient davantage aujourd’hui autour de la justice sociale, de la paix, de la lutte contre les violences faites aux femmes et des enjeux écologiques. La responsable étudiante déplore en outre le coût du dispositif, -2 milliards d’euros pour la période 2026-2030-, jugé trop élevé au moment où les services publics destinés à la jeunesse (logement étudiant, bourses, etc) restent en France insuffisamment financés.
Interrogé par Le Taurillon, Maxime Mensier, étudiant à l’Institut d’Etudes politiques de Lyon, se montre, lui, beaucoup plus positif. Il estime que compte tenu du contexte géopolitique, la France a raison d’investir dans son armée. Il ajoute que cette démarche manifeste une confiance du pays en sa jeunesse et offre aux étudiants qui ne sont pas encore sûrs de leur orientation une opportunité de gagner en réflexion et en expérience. Le volontaire pourra durant cette periode acquérir de nouvelles compétences qu’il n’aurait pas trouvées sur les bancs de l’école. “Finalement”, conclut-il, “cette période d’engagement pourrait même susciter des vocations pour la carrière militaire !”.
En Allemagne, dans un contexte différent, les points de vue sont également contrastés. Pour Konrad Glöer, étudiant allemand à Hambourg en Sciences politiques, “ce dispositif constitue une pente dangereuse vers une militarisation progressive de la société”. Selon lui, un service militaire de dix mois prendrait trop de temps à des jeunes en cours de formation tandis que le “Musterung” (le recensement des jeunes) et l’examen médical prévu seraient “trop intrusifs”. Tous ne partagent pas cette analyse. Noah Giczella, étudiant à la Goethe Université de Francfort, estime au contraire que les capacités militaires de l’Allemagne sont insuffisantes face aux menaces sécuritaires actuelles. Selon lui, le privilège de vivre dans une société stable et démocratique ne doit pas être tenu pour acquis et implique une responsabilité collective de défense. Il considère ainsi que consacrer dix mois de sa vie à un engagement volontaire ne constitue pas une contrainte excessive pour de jeunes adultes de 18 ans, dans un pays qui leur a "beaucoup donné". Noah Giczella souligne également que ce dispositif peut représenter une opportunité, notamment pour les étudiants qui souhaitent effectuer une année de césure, et qu’il leur permettrait de bénéficier d’une rémunération attractive susceptible de financer des projets futurs. Il rappelle enfin que si un service militaire obligatoire devait avoir lieu, les jeunes réticents à l’usage des armes conserveraient la possibilité de s’orienter vers un service civique, plutôt que vers un engagement militaire à proprement parler.
Des organisations très diverses dans l’Union
Etape majeure pour le tandem franco-allemand et pour la défense de l’Europe, le service militaire annoncé par Emmanuel Macron et par Friedrich Merz n’est pourtant pas tout à fait nouveau sur le continent. Plusieurs États membres ont franchi le pas d’un service volontaire avant Paris et Berlin : la Bulgarie en 2020, les Pays-Bas en 2023, ainsi que la Belgique et la Roumanie en 2024, ou encore la Pologne en novembre 2025. Plusieurs pays n’ont d’ailleurs jamais renoncé à la conscription obligatoire ; c’est le cas de l’Autriche, de Chypre, du Danemark, de l’Estonie, de la Finlande, de la Grèce, de la Norvège ou encore de la Suisse. Par ailleurs, plusieurs Etats ont réintroduit un service national, sous des formes diverses, depuis plusieurs années. Ainsi la Lituanie a pris cette décision dès 2015, la Suède en 2017, la Lettonie en 2023, puis la Croatie en octobre 2025.
Toutes ces mesures s’inscrivent dans un effort plus global en faveur de la défense européenne ; en 2024, les dépenses de défense des Etats membres ont atteint 343 milliards d’euros, augmentant ainsi pour la dixième année consécutive. En 2025, elles devraient atteindre 381 milliards d’euros, selon les estimations de l’Agence européenne de défense, enregistrant ainsi une augmentation de près de 63% par rapport à 2020.
Suivre les commentaires :
|
