Sanae Takaichi, la dame de fer nipponne provoque un raz-de-marée en Asie

Un retour au traditionnel cabinet Abe nous amène-t-il à un durcissement des relations Asie-UE ?

, par Pablo Salvary-Gassilloud

Sanae Takaichi, la dame de fer nipponne provoque un raz-de-marée en Asie
Sanae Takaichi, nouvelle première ministre du Japon photo de Trong Khiem Nguyen (©flickr)

Depuis le 21 octobre dernier, Sanae Takaichi est devenue la première femme à prendre la tête du Japon dans l’histoire démocratique du pays (80 ans). Sur un territoire où le patriarcat sévit (classé 118 sur 148 pays au sujet des inégalités hommes-femmes), cette investiture est une étape novatrice qui marque un tournant pour les femmes japonaises. Cependant, cette prise de fonction marque aussi le retour d’une politique de rigueur dans un archipel déjà fragilisé par le manque de politiques sociales. La renaissance du cabinet Abe au service d’une ambition affirmée plus nationaliste et plus traditionaliste demande-t-elle à l’Europe de revoir sa politique extérieure ?

Sanae Takaichi, portrait de la dame de fer nippone

C’est à se demander si le destin n’a pas fait en sorte que Sanae Takaichi naisse à Nara en 1961, dans une des villes les plus anciennes et traditionnelles du Japon. Issue de la classe moyenne, Takaichi n’a pas la ressource financière pour étudier dans les prestigieuses universités Tokyoïtes et commence donc ses études à l’université publique de Kobe pour se spécialiser en sciences politiques. La jeune Takaichi est décrite par nombre de médias comme une jeune rebelle car fan de moto, de heavy metal et affichant un style punk assumé. Mais il ne faut pas s’y tromper, elle est tout à fait dans la tendance japonaise des années 80-90, lorsque le style rebel ou “furyou” était à son apogée. Elle tire plutôt son épingle du jeu au niveau académique puis professionnel dans une carrière mouvementée qui l’amène à être successivement assistante parlementaire dans le Colorado, présentatrice TV sur les grandes chaînes japonaises, chroniqueuse radio et professeur d’économie à l’université de Kindai. La diversité de ses expériences atteste de la volonté de Takaichi dans un pays où les grandes carrières sont interdites aux femmes.

Après plusieurs échecs, Takaichi entre au parlement en tant qu’indépendante en 1993 après avoir été élue comme représentante de la préfecture de Nara. Elle s’attache très rapidement au parti politique Shinshinto, l’alliance des partis de gauche qui fait barrage à l’invaincu Parti Libéral Démocrate (PLD), celui qu’elle dirige aujourd’hui. Elle finit d’ailleurs par se détacher tout aussi rapidement du Shinshinto pour rejoindre le PLD où elle sert sous le renommé premier gouvernement Shinzo Abe en tant que ministre d’Etat à partir de 2006. Après s’être encore davantage rapprochée de Shinzo Abe lors de l’opposition du PLD au Parti Démocrate à la fin des années 2000, elle accède à la fonction de ministre de l’Intérieur sous le nouveau gouvernement Abe. Après deux échecs de sa candidature pour la présidence du PLD en 2021 et 2024, elle gagne finalement l’élection du 4 octobre 2025 après la démission de l’ancien premier ministre Shigeru Ishiba. Sa carrière culmine sur les dernières bases politiques instables avec un PLD affaibli et minoritaire ayant perdu sa majorité au cours des deux dernières élections. Le 21 octobre dernier, elle est nommée première ministre du Japon par l’empereur Naruhito.

Néo-Abe ? Le futur d’un dialogue entre acteurs vieillissants

Takaichi est affiliée, comme bon nombre de premiers ministres avant elle, à l’organisation d’extrême droite révisionniste “Nippon Kaigi” qui ne reconnaît pas la responsabilité du Japon dans la Seconde Guerre mondiale. Elle nie complètement l’existence du massacre de Nanking, de l’invasion de la Manchourie ainsi que le système des femmes de réconfort. Autant de crimes de guerre commis par le Japon et avérés depuis le 20e siècle par le travail de nombreux historiens. Elle est par ailleurs en faveur de visites gouvernementales au temple Yasukuni, un temple très controversé sur l’archipel et à l’international dû au fait que des criminels de guerre notoires y soient enterrés (cela pourrait s’apparenter en France à une commémoration du président dans un cimetière où sont enterrés des SS). Ces différentes prises de position qui ne diffèrent de ses prédécesseurs qu’en la ferveur avec laquelle elle les affirme, contribuent à tendre les relations avec ses voisins en Asie-Pacifique.

Depuis le début de sa course pour le pouvoir, le camp Takaichi affiche une position anti-Chine forte et s’efforce de diaboliser son voisin. Au cours du mois de novembre, nous avons pu observer Sanae Takaichi et son nouveau gouvernement accueillir et rendre visite aux chefs d’État du monde entier. À travers ces premières rencontres internationales cruciales, la nouvelle politique étrangère du Japon se dessine peu à peu comme plus radicale et plus affirmée. La première ministre japonaise a rencontré le président américain Donald Trump, le 28 Octobre dernier dans une atmosphère joviale et détendue où les deux chefs d’État ont posé souriants et complices devant les caméras de la presse internationale. Cette rencontre est d’autant plus particulière qu’elle s’est ensuite prolongée par la visite de la base navale japonaise de Yokosuka. Ici encore cela démontre la volonté commune d’un retour à une armée japonaise régulière et plus représentative de la puissance économique du pays. L’atmosphère de ce sommet USA-Japon dénote fortement avec la rencontre deux jours plus tard avec le président chinois Xi Jinping,une rencontre brève de 30 minutes dont la photo officielle laisse transparaître un sourire forcé des deux côtés. La semaine suivante, Takaichi réaffirme à un représentant taïwanais l’importance économique de ce partenariat ainsi que la nécessité d’une paix à Taiwan, un discours critiqué par le ministère des affaires étrangères chinois. Takaichi va d’ailleurs plus loin en laissant entendre une potentielle intervention militaire si la Chine continuait sa politique d’intimidation autour de l’île.

Source : Bureau des relations publiques du Cabinet japonais, photo sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

Les tensions grandissantes avec la Chine et la Corée du Sud se font sentir. Si l’on considère en plus de cela un potentiel retour d’une puissance militaire au Japon, peu probable mais pas impossible, la région Asie-Pacifique pourrait être grandement chamboulée par ces transformations dans les prochaines années. Au niveau géostratégique, l’Europe connaît déjà ce mode opératoire, forte de ses échanges avec les multiples cabinets des gouvernements Abe. Cependant, les conditions diplomatiques ont changé. On retrouve dans cette région une polarisation bien plus forte : Russie-USA et Chine-Japon. L’Europe doit naviguer entre une position ferme vis-à-vis de la Russie au sujet de la guerre en Ukraine tout en restant sur ses gardes dans ses relations diplomatiques avec la Chine et les États-Unis, des partenaires économiques, des alliés et de sérieux concurrents. Se maintenir dans une position d’équilibriste telle que celle-ci quant au discours à tenir face à la volonté du Japon de retrouver une armée est donc un véritable casse-tête géopolitique. L’Europe n’a donc aucun intérêt direct en Asie-Pacifique et bénéficie pleinement d’un climat de paix dans la région. Pour éviter l’escalade et conserver le statut quo diplomatique, celle-ci peut endosser un rôle de médiateur plutôt que celui d’un observateur distant.

Un retour à la rigueur en dépit des problématiques sociales

La volonté politique de Takaichi s’inscrit dans une dynamique ultra-conservatrice de retour à la rigueur et à la politique économique d’Abe (« Abenomie »), elle se décrit elle-même comme très inspirée par Margaret Thatcher. Cela induit une drastique réduction de l’impôt sur le revenu, une promotion du libre-échange avec ses voisins et un important soutien financier à destination des grandes entreprises japonaises. Dans son discours d’investiture, Takaichi a clamé la nécessité de totale abnégation des travailleurs japonais afin de redresser l’économie. Dans la continuité des anciens gouvernements, le cabinet Takaichi milite pour la réintroduction d’une armée japonaise, pour l’instant interdite par la constitution japonaise.

Finalement, le plus grand paradoxe dans cette investiture réside dans le fait que la nomination de Takaichi en tant que première ministre semble être un pas en avant pour les femmes, alors qu’elle-même s’affiche en faveur d’un système ultra-patriarcal. Une situation où l’icône endosse une cause qui n’est pas la sienne. En effet, Takaichi est opposé à la passation du pouvoir impérial aux femmes, à l’idée qu’une femme puisse garder son nom de jeune fille et défend la vision traditionnelle de la famille. Sur l’archipel, la baisse de natalité entraîne une récession économique due au système patriarcal qui empêche les femmes japonaises d’avoir des enfants et une carrière. La politique sociale de Takaichi couplée à une plus forte restriction de l’immigration risque d’aggraver la récession démographique, véritable fléau pour la jeune génération qui se retrouvera largement minoritaire dans une situation économique potentiellement désastreuse.

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